LA PRUDE, ACTE I, SCENE II
Que pour toujours je vois votre âme éprise?
BLANFORD.
Assurément.
ADINE
Et vous avez trouvé En sa conduite un mérite éprouvé?
Oui.
DARMIN.
Feu mon frère, avant d'aller en Grèce, S'il m'en souvient, vous destinait ma nièce.
BLANFORD.
Feu votre frère a très-mal destiné ; J'ai mieux choisi : je suis déterminé Pour la vertu qui, du monde exilée, Chez ma Dorfise est ici rappelée.
ADINE
Un tel mérite est rare, il me surprend;
Mais son bonheur me semble encor plus grand.
BLANFORD.
Ce jeune enfant a du bon, et je l'aime ; Il prend parti pour moi contre vous-même.
DARMIN.
Pas tant peut-être. Après tout, dites-moi Comment Dorfise, avec sa bonne foi, Avec ce goût qui pour vous seul l'attire, Depuis un an cessa de vous écrire,
BLANFORD.
Voudriez-vous qu'on m'écrivît par l'air, Et que la poste allât en pleine mer ? Avant ce temps j'ai vingt fois reçu d'elle De gros paquets, mais écrits d'un modèle.... D'un air si vrai, d'un esprit si sensé.... Rien d'affecté, d'obscur, d'embarrassé, Point d'esprit faux : la nature elle-même, Le cœur y parle ; et voilà comme on aime.
DARMIN, à Adine.
Vous pâlissez.
BLANFORD, avec empressement, à Adine, Q'avez-vous?
ADINE
Moi, monsieur?
Un mal cruel qui me perce le cœur.
BLANFORD, à Darmin.
Le cœur ! quel ton ! une fille à son âge Serait plus forte, aurait plus de courage. Je l'aime fort, mais je suis étonné Qu'à cet excès il soit efféminé.
Était-il fait pour un pareil voyage?
Il craint la mer, les ennemis, l'orage; Je l'ai trouvé près d'un miroir assis.
Il était né pour aller à Paris Nous étaler sur les bancs du théâtre Son beau minois, dont il est idolâtre; C'est un Narcisse.
DARMIN.
Il en a la beauté.
BLANFORD.
Oui, mais il faut en fuir la vanité.