GI
Ce que le ciel a voulu m'enlever, Goûter en paix, dans cet heureux asile, Les nouveaux fruits d'un nœud doux et tranquille Mais vous cherchez à détruire vos lois. Je vous l'ai dit, l'amour a deux carquois : L'un est rempli de ces traits tout de flamme, Dont la douceur porte la paix dans l'âme, Qui rend plus purs nos goûts, nos sentiments, Nos soins plus vifs, nos plaisirs plus touchants; L'autre n'est plein que de flèches cruelles Qui, répandant les soupçons, les querelles, Rebutent l'âme, y portent la tiédeur, Font succéder les dégoûts à l'ardeur :
Voilà les traits que vous prenez vous-même Contre nous deux; et vous voulez qu'on aime !
LA BARONNE
Oui, j'aurai tort ! quand vous vous détachez, C'est donc à moi que vous le reprochez. Je dois souffrir vos belles incartades, Vos procédés, vos comparaisons fades.
Qu'ai-je donc fait pour perdre votre cœur? Que me peut-on reprocher ?
Votre humeur, N'en douiez pas : oui, la beauté, madame, Ne plait qu'aux yeux; la douceur charme l'âme.
LA BARONNE
Mais ètes-vous sans humeur, vous ?
LE COMTE
Moi ? non; J'en ai sans doute, et pour celte raison Je veux, madame, une femme indulgente, Dont la beauté douce et compatissante, A mes défauts facile à se plier, Daigne avec moi me réconcilier, Me corriger sans prendre un ton caustique, Me gouverner sans être tyrannique, Et dans mon cœur pénétrer pas à pas, Comme un jour doux dans des yeux délicats. Qui sent le joug le porte avec murmure; L'amour tyran est un dieu que j'abjure. Je veux aimer et ne veux point servir; C'est votre orgueil qui peut seul m'avilir. J'ai des défauts; mais le ciel fit les femmes Pour corriger le levain de nos âmes, Pour adoucir nos chagrins, nos humeurs, Pour nous calmer, pour nous rendre meilleurs. C'est là leur lot: et pour moi je préfère Laideur affable à beauté rude et frère.
LA BARONNE
C'est fort bien dit, traître! vous prétendez, Quand vous m'outrez, m'insultez, m'excédez, Que je pardonne, en lâche complaisante, De ^os amours la honte extravagante?
Et qu'à mes yeux un faux air de hauteur Excuse en vous les bassesses du cœur?
LA BARONNE
Oui, la jeune Naninc Fait tout mon tort. Un enfant vous domine, Une servante, une fille des champs, Que j'élevai par mes soins imprudents, Que par pitié votre facile mère Daigna tirer du sein de la misère.
Vous rotigissez !
LE COMTE
Moi ! je lui veux du bien.
LA BARONNE
Non, vous l'aimez, j'en suis très-sûre.
LE COMTE
Eh bien !
Si je l'aimais, apprenez donc, madame, Que hautement je publîrais ma flamme.
LA BARONNE
Vous en êtes capable.
LE COMTE
Assurément.
LA BARONNE
Vous oseriez trahir impudemment
De votre rang toute la bienséance,
Humilier ainsi votre naissance;
Et, dans la honte où vos sens sont plongés,
Braver l'honneur?
LE COMTE
Dites les préjugés.
Je ne prends point, quoi qu'on en puisse croire, La vanité pour l'honneur et la gloire. L'éclat vous plait; vous mettez la grandeur Dans des blasons : je la veux dans le cœur. L'homme de bien, modeste avec courage, Et la beauté spirituelle, sage, Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains, Sont à mes yeux les premiers des humains.
LA BARONNE
Il faut au moins être bon gentilhomme.
Un vil savant, un obscur honnête homme, Serait chez vous, pour un peu de vertu, Comme un seigneur avec honneur reçu ?
LE COMTE
Le vertueux aurait la préférence.
LA BARONNE
Peut-on souffrir cette humble extravagance? Ne doit-on rien, s'il vous plaît, à son rang?
LE COMTE
Être honnête homme est ce qu'on doit.
LA BARONNE
Mon san£
LE COMTE
Comment, madame?
Exigerait un plus haut caractère.
LE COMTE
Il est très-haut, il brave le vulgaire.
Vous dégradez ainsi la qualité!
LE COMTE
Non ; mais j'honore ainsi l'humanité.
LA BARONNE
Vous êtes fou; quoi! le public, l'usage...!
3fi