‹ Théâtre completChapitre 1240 sur 1720 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

LE COMTE, NANINE, un laquais.

LE COMTE

Holà! quelqu'un ! qu'on reste à cette porte. Des sièges, vite.

[Il fait la révérence a Nanine, qui lui en fait une projonde.) Asseyons-nous ici.

NANINE

Qui? moi, monsieur?

LE COMTE

Oui, je le veux ainsi; Et je vous rends ce que votre conduite, Votre beauté, votre vertu mérite.

Un diamant trouvé dans un désert Est-il moins beau, moins précieux, moins cher? Quoi ! vos beaux yeux semblent mouillés de larmes ! Ah ! je le vois, jalouse de vos charmes, Notre baronne aura, par ses aigreurs, Par son courroux, fait répandre vos pleurs.

Non, monsieur, non : sa bonté respectable Jamais pour moi ne fut si favorable; Et j'avoùrai qu'ici tout m'attendrit.

LE COMTE

Vous me charmez : je craignais son dépit.

NANINE

Hélas! pourquoi?

LE COMTE

Jeune et belle Nanine, La jalousie en tous les cœurs domine : L'homme est jaloux dès qu'il peut s'enflammer; La femme l'est, même avant que d'aimer. Un jeune objet, beau, doux, discret, sincère, A tout son sexe est bien sûr de déplaire. L'homme est plus juste, et d'un sexe jaloux Nous nous vengeons autant qu'il est en nous. Croyez surtout que je vous rends justice. J'aime ce cœur qui n'a point d'artifice, J'admire encore à quel point vous avez Développé vos talents cultivés.

De votre esprit la naïve justesse Me rend surpris autant qu'il m'intéresse.

NANINE

J'en ai bien peu; mais quoi ! je vous ai vu

Et je vous ai tous les jours entendu :

Vous avez trop relevé ma naissance,

Je vous dois trop; c'est par vous que je pense.

Ah! croyez-moi, l'esprit ne s'apprend pas.

NANINE

Je pense trop pour un état si bas;

Au dernier rang les destins m'ont comprise.

le comte.

Dans le premier vos vertus vous ont mise. Naïvement dites-moi quel effet Ce livre anglais sur votre esprit a fait?

NANINE

Il ne m'a point du tout persuadée; Plus que jamais, monsieur, j'ai dans l'idée Qu'il est des cœurs si grands, si généreux, Que tout le reste est bien vil auprès d'eux.

LE COMTE

Vous en êtes la preuve... Ah çà, Nanine, Permettez-moi qu'ici l'on vous destine Un sort, un rang moins indigne de vous.

NANINE

Hélas! mon sort était trop haut, trop doux.

LE COMTE

Non. Désormais soyez de la famille :

Ma mère arrive, elle vous voit en fille; Et mon estime, et sa tendre amitié, Doivent ici vous mettre sur un pied Fort éloigné de cette indigne gêne Où vous tenait une femme hautaine.

NANINE

Elle n'a fait, hélas! que m'avertir

De mes devoirs... Qu'ils sont durs à remplir!

Quoi! quel devoir? Ah! le vôtre est de plaire, Il est rempli : le nôtre ne l'est guère. Il vous fallait plus d'aisance et d'éclat : Vous n'êtes pas encor dans votre état.

NANINE

J'en suis sortie, et c'est ce qui m'accable; C'est un malheur peut-être irréparable.

(Se levant.) Ah! monseigneur! ah! mon maître! écartez De mon esprit toutes ces vanités; De vos bienfaits confuse, pénétrée, Laissez-moi vivre à jamais ignorée.

Le ciel me fit pour un état obscur; L'humilité n'a pour moi rien de dur.

Ah! laissez-moi ma retraite profonde.

Eh! que ferais-je et que verrais-je au monde, Après avoir admiré vos vertus?

LE COMTE

Non, c'en est trop, je n'y résiste plus. Qui? vous obscure! vous!

NANINE

Quoi que je fasse,, Puis-je de vous obtenir une grâce?

LE comte.

Qu'ordonnez-vous? parlez.

NANINE

Depuis un temps Votre bonté me comble de présents.

Eh bien! pardon. J'en agis comme un père, Un père tendre à qui sa fille est chère. Je n'ai point l'art d'embellir un présent, Et je suis juste et ne suis point galant. De la fortune il faut venger l'injure : Elle vous traita mal; mais la nature, En récompense, a voulu vous doter De tous ses biens : j'aurais du l'imiter.

NANINE

Vous en avez trop fait; mais je me flatte Qu'il m'est permis, sans que je sois ingrate, De disposer de ces dons précieux Que votre main rend si chers à mes yeux.

LE COMTE

Vous m'outragez.

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