NANINE, ACTE III, SCÈNE VI
Mais distingué, l'honneur fut ma fortune.
LA MARQUISE
Vous êtes donc né de condition?
LA BARONNE
Fi ! quelle idée !
LE PAYSAN, à la marquise.
Hélas ! madame, non ; Mais je suis né d'une honnête famille : Je méritais peut-être une autre fille.
LA MARQUISE
Que vouliez-vous de mieux ?
LE COMTE
Eh ! poursuivez.
LA MARQUISE
Mieux que Nanine?
LE COMTE
Ah ! de grâce, achevez.
LE PAYSAN
J'appris qu'ici ma fille fut nourrie,
Qu'elle y vivait bien traitée et chérie.
Heureux alors et bénissant le ciel,
Vous, vos bontés, votre soin paternel,
Je suis venu dans le prochain village,
Mais plein de trouble et craignant son jeune âge,
Tremblant encor, lorsque j'ai tout perdu,
De retrouver le bien qui m'est rendu.
(Montrant la baronne.) Je viens d'entendre, au discours de madame, Que j'eus raison : elle m'a percé l'âme; Je vois fort bien que ces cent louis d'or, Des diamants, sont un trop grand trésor, Pour les tenir par un droit légitime; Elle ne peut les avoir eus sans crime. Ce seul soupçon me fait frémir d'horreur, Et j'en mourrai de honte et de douleur. Je suis venu soudain pour vous les rendre : Ils sont à vous, vous devez les reprendre; Et si ma fille est criminelle, hélas!
Punissez-moi, mais ne la perdez pas.
LA MARQUISE
Ah! mon cher fils! je suis tout attendrie.
Ouais, est-ce un songe? est-ce une fourberie?
LE COMTE
Ah! qu'ai-je fait?
LE PAYSAN, tirant la bourse et le paquet. Tenez, monsieur, tenez.
LE COMTE
Moi, les reprendre! ils ont été donnés, Elle en a fait un respectable usage.
C'est donc à vous qu'on a fait le message? Qui l'a porté?
LE PAYSAN
C'est votre jardinier A qui Nanine osa se confier.
LE COMTE
Quoi! c'est à vous, que le présent s'adresse?
LE PAYSAN
Oui, je l'avoue»
LE COMTE
O douleur! ô tendresse!
Des deux côtés quel excès de vertu !
Et votre nom?... Je demeure éperdu.
LA MARQUISE
Eh! dites donc votre nom. Quel mystère!
LE PAYSAN
Philippe Hombcrt de Gatinc.
Ah! mon père!
LA BARONNE
Que dit-il là!
LE COMTE
Quel jour vient m'éclairer!
J'ai fait un crime: il le faut réparer. Si vous saviez combien je suis coupable ! J'ai maltraité la vertu respectable.
(Il va lui-même à un de ses gens.] Holà! courez.
LA BARONNE
Eh! quel empressement!
LE COMTE
Vite un carrosse.
LA MARQUISE
Oui, madame, à l'instant :
Vous devriez être sa protectrice.
Quand on a fait une telle injustice, Sachez de moi que l'on ne doit rougir Que de ne pas assez se repentir.
Monsieur mon fils a souvent des lubies Que l'on prendrait pour de franches folies; Mais dans le fond c'est un cœur généreux; Il est né bon, j'en fais ce que je veux. Vous n'êtes pas, ma bru, si bienfaisante; Il s'en faut bien.
LA BARONNE
Que tout m'impatiente!
Qu'il a l'air sombre, embarrassé, rêveur! Quel sentiment étrange est dans son cœur Voyez, monsieur, ce que vous voulez faire.
LA MARQUISE
Oui, pour Nanine.
LA BARONNE
On peut la satisfaire Par des présents.
LA MARQUISE
C'est le moindre devoir.
LA BARONNE
Mais moi, jamais je ne veux la revoir; Que du château jamais elle n'approche, Entendez-vous?
LE COMTE
J'entends.
LA MARQUISE
Quel cœur déroche!
LA BARONNE
De mes soupçons évitez les éclata.
Vous hésitez?