‹ Théâtre completChapitre 1318 sur 1720 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

IXNDANE, paraissant tout effrayée; POLLY la suit; FREEPORT, FABRICE.

LINDANE

Eh, mon Dieu! qui entre ainsi chez moi avec tant de fracas? Monsieur, vous me paraissez peu civil, et vous devriez respecter davantage ma solitude et mon sexe.

FREEPORT-.'

Pardon. (A Fabrice.) Qu'on m'apporte mon chocolat, vous dis-je.

L'ECOSSAISE, ACTE II, SCENE VI

Oui, monsieur, si madame le permet.

[Freeporl s'assied près d'une lubie, lit la gazelle , et jette un coup d'œil sur Lindane et sur Polly : il ôte son chapeau et le remet.)

POLLY

Cet homme me paraît familier.

FREEPORT.

Madame , pourquoi ne vous asseyez-vous pas quand je suis assis?

LINDANE

Monsieur, c'est que vous ne devriez pas l'être ; c'est que je suis très-étonnée; c'est que je ne reçois point de visite d'un inconnu.

FREEPORT.

Je suis très-connu; je m'appelle Freeport, loyal négociant, riche; informez-vous de moi à la Bourse.

LINDANE

Monsieur, je ne connais personne en ce pays-là, el vous me feriez plaisir de ne point incommoder une femme à qui vous devez quelques égards.

FREEPORT.

Je ne prétends point vous incommoder ; je prends mes aises, prenez les vôtres; je lis les gazettes; travaillez en tapisserie, et prenez du chocolat avec moi... ou sans moi... comme vous voudrez.

POLLY

Voilà un étrange original!

0 ciel ! quelle visite je reçois! Cet homme bizarre m'assassine : je ne pourrai m'en défaire : comment M. Fabrice a-t-il pu souffrir cela? Il faut bien s'asseoir.

(Elle s'assied, et travaille à son ouvrage.) (Un garçon apporte du chocolat; Freeport en prend sans en offrir ; il parle et boit par reprises.)] FREEPORT.

Écoutez. Je ne suis pas homme à compliment; on m'a dit de vous... le plus grand bien qu'on puisse dire d'une femme : vous êtes pauvre et vertueuse; mais on ajoute que vous êtes fière, et cela n'est pas bien.

POLLY

Et qui vous a dit tout cela, monsieur?

FREEPORT.

Parbleu, c'est le maître de la maison, qui est un très-galant homme, et que j'en crois sur sa parole.

LINDANE

C'est un tour qu'il vous joue : il vous a trompé, monsieur, non pas sur la fierté, qui n'est que le partage de la vraie modestie; non pas sur l'avertir, qui est mon premier devoir; mais sur la pauvreté, dont il me soupçonne. Qui n'a besoin de rien n'est jamais pauvre.

FREEPORT.

Vous ne dites pas la vérité, et cela est encore plus mal que d'être fière; je sais mieux que vous

que vous manquez de toul, el quelquefois même vous vous dérobez un repa«.

POLLY

C'est par ordre du médecin.

FREEPORT.

Taisez- vous; est-ce que vous êtes fière aussi, vous?

POLLY

Oh! l'original ! l'original !

FREEFORT.

En un mot, ayez de l'orgueil ou non, peu m'importe. J'ai fait un voyage à la Jamaïque, qui m'a valu cinq mille guinées; je me suis fait une loi (et ce doit être celle de tout bon chrétien) de donner toujours le dixième de ce que je gagne : c'est une dette que ma fortune doit payer à l'état malheureux où vous êtes... oui, où vous êtes, et dont vous ne voulez pas convenir. Voilà ma dette de cinq cents guinées payée. Point de remercîment, point de reconnaissance ; gardez l'argent et le secret. (Il jette une grosse bourse sur la table.)

POLLY

Ma foi, ceci est bien plus original encore.

LINDANE, se levant et se détournant.

Je n'ai jamais été si confondue. Hélas ! que tout ce qui m'arrive m'humilie ! quelle générosité ! mais quel outrage !

FREEPORT, continuant ù lire les guzetles el ù prendre

son chocolat.

L'impertinent gazetier ! le plat animal! peuton dire de telles pauvretés avec un ton si emphatique ? Le roi est venu en haute personne. Eh, malotru! qu'importe que sa personne soit haute ou petite? Dis le fait tout rondement.

lindane, s' approchant de lui.

Monsieur...

FREEPORT.

Eh bien?

LINDANE

Ce que vous faites pour moi me surprend plus encore que ce que vous dites; mais je n'accepterai certainement point l'argent que vous m'offrez : il faut vous avouer que je ne me crois pas en état de vous le rendre.

FREEPORT.

Qui vous parle de le rendre ?

LINDANE

Je ressens jusqu'au fond du cœur toute la vertu de votre procédé, mais la mienne ne peut en profiter : recevez mon admiration; c'est tout ce que je puis.

POLLY

Vous êtes cent fois plus singulière que lui. Eh ! madame, dans l'état où vous êtes, abandonnée de tout le monde, avez-vous perdu l'esprit de refuser un secours que le ciel vous envoie par la main du plus bizarre et du plus galant homme du monde?

FREEPORT.

Et que veux-tu dire, toi? en quoi suis-je bizarre ?

L'ÉCOSSAISE, ACTE II, SCÈNE VI

POLLY

Si vous ne prenez pas pour vous, madame, prenez pour moi; je vous sers dans votre malheur, il faut que je profite au moins de cette bonne fortune. Monsieur, il ne faut plus dissimuler; nous sommes dans la dernière misère, et, sans la bonté attentive du maître du café, nous serions mortes mille fois. Ma maîtresse a caché son état à ceux qui pouvaient lui rendre service; vous l'avez su malgré elle : obligez-la, malgré elle, à ne pas se priver du nécessaire que le ciel lui envoie par vos mains généreuses.

LINDANE

Tu me perds d'honneur, ma chère Polly.

POLLY

Et vous vous perdez de folie, ma chère maitresse.

LINDANE

Si tu m'aimes, prends pitié de ma gloire; ne me réduis pas à mourir de honte pour avoir de quoi

vivre.

FREEPORT, toujours lisant.

Que disent ces bavardes-là?

POLLY

Si vous m'aimez, ne me réduisez pas à mourir de faim par vanité.

LINDANE

Polly, que dirait milord, s'il m'aimait encore, s'il me croyait capable d'une telle bassesse? J'ai toujours feint avec lui de n'avoir aucun besoin de secours, et j'en accepterais d'un autre! d'un inconnu!

POLLY

Vous avez mal fait de feindre, et vous faites très-mal de refuser. Milord ne dira rien, car il vous abandonne.

LINDANE

Ma chère Polly, au nom de nos malheurs, ne nous déshonorons point: congédie honnêtement cet homme estimable et grossier, qui sait donner, et qui ne sait pas vivre ; dis-lui que quand une fille accepte d'un homme de tels présents, elle est toujours soupçonnée d'en payer la valeur aux dépens de sa vertu.

FREEPORT, toujours prenant son chocolat, et lisant.

Hein ! que dit-elle là ?

POLLY, s'approchant de lui.

Hélas ! monsieur, elle dit des choses qui me paraissent absurdes; elle parle de soupçons; elle dit qu'une fille...

FREEPORT.

Ah ! ah ! est-ce qu'elle est fille ?

POLLY

Oui, monsieur, et moi aussi.

« FREEPORT.

Tant mieux; elle dit donc qu'une fille?...

POLLY

Qu'une fille ne peut honnêtement accepter d'un homme.

FREEPORT.

Elle ne sait ce qu'elle dit : pourquoi me soupçonner d'un dessein malhonnête, quand je fais une action honnête?

POLLY

Entendez-vous, mademoiselle ?

LINDANE

Oui, j'entends, je l'admire, et je suis inébranlable dans mon refus. Polly, on dirait qu'il m'aime; oui, ce méchant homme de Frelon le dirait : je serais perdue.

POLLY, allant vers Freeport.

Monsieur, elle craint que l'on ne dise que vous l'aimez.

FREEPORT.

Quelle idée ! comment puis-je l'aimer ? je ne la connais pas. Rassurez-vous, mademoiselle, je ne vous aime point du tout. Si je viens dans quelques années à vous aimer par hasard, et vous aussi à m'aimer, à la bonne heure... comme vous vous aviserez, je m'aviserai. Si vous vous en passez, je m'en passerai. Si vous dites que je vous ennuie, vous m'ennuierez. Si vous voulez ne me revoir jamais, je ne vous reverrai jamais. Si vous voulez que je revienne,' je reviendrai. Adieu, adieu.. (// tire sa montre.) Mon temps se perd, j'ai des affaires; serviteur.

LINDANE

Allez, monsieur, emportez mon estime et ma reconnaissance; mais surtout emportez votre argent et ne me faites pas rougir davantage.

Elle est folle.

LINDANE

Fabrice ! monsieur Fabrice ! à mon secours ! venez !

FABRICE, arrivant en hâte.

Quoi donc, madame?

LINDANE, lui donnant la bourse.

Tenez, prenez cette bourse que monsieur a laissée par mégarde; remettez-la-lui, je vous en charge; assurez-le de mon estime, et sachez que je n'ai besoin du secours de personne.

FABRICE, prenant la bourse.

Ah ! monsieur Freeport, je vous reconnais bien à cette bonne action : mais comptez que mademoiselle vous trompe, et qu'elle en a très-grand besoin.

LINDANE

Non, cela n'est pas vrai. Ah! monsieur Fabrice ! est-ce vous qui me trahissez ?

FABRICE

Je vais vous obéir, puisque vous le voulez. (Bas à M. Freeport.) Je garderai cet argent, et il servira, sans qu'elle le sache, à lui procurer tout ce qu'elle se refuse. Le cœur me saigne ; son état et sa vertu me pénètrent l'àme.

FREEPORT.

Elles me font aussi quelque sensation; mais elle est trop fière. Dites-lui que cela n'est pas bien d'être fière. Adieu !

L'ECOSSAISE, ACTE II, SCENE VIII

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