LINDANE, POLLY
POLLY
Vous avez là bien opéré, madame; le ciel daignait vous secourir; vous voulez mourir dans l'indigence; vous voulez que je sois la victime d'une vertu dans laquelle il entre peut-être un peu de vanité; et cette vanité nous perd l'une et l'autre.
LINDANE
C'est à moi de mourir, ma chère enfant; milord ne m'aime plus ; il m'abandonne depuis trois jours; il a aimé mon impitoyable et superbe rivale; il l'aime encore, sans doute; c'en est fait; j'étais trop'coupable en l'aimant; c'est une erreur qui doit finir. {Elle écrit.)
POLLY
Elle parait désespérée; hélas! elle a sujet de l'être; son état est bien plus cruel que le mien : une suivante a toujours des ressources, mais une personne qui se respecte n'en a pas.
LINDANE, ayant plié sa lettre.
Je ne fais pas un bien grand sacrifice. Tiens, quand je ne serai plus, porte cette lettre à celui...
POLLY
Que dites-vous ?
LINDANE
A celui qui est la cause de ma mort : je te recommande à lui; mes dernières volontés le toucheront. Va {Elle l'embrasse), sois sûre que de tant d'amertumes, celle de n'avoir pu te récompenser moi-même n'est pas la moins sensible à ce cœur infortuné.
POLLY
Ah ! mon adorable maîtresse ! que vous me faites verser de larmes et que vous me glacez d'effroi! Que voulez -vous faire? quel dessein horrible! quelle lettre! Dieu me préserve de la lui rendre jamais! {Elle déchire la lettre.) Hélas ! pourquoi ne vous êtes-vous pas expliquée avec milord? Peutêtre que votre réserve cruelle lui aura déplu.
LINDANE
Tu m'ouvres les yeux, je lui aurai déplu, sans doute : mais comment me découvrir au fils de celui qui a perdu mon père et ma famille ?
POLLY
Quoi! madame, ce fut donc le père de milord qui...
LINDANE
Oui, ce fut lui-même qui persécuta mon père, qui le fit condamner à la mort, qui nous a dégradés de noblesse, qui nous a ravi notre existence. Sans père, sans mère, sans bien, je n'ai que ma gloire et mon fatal amour. Je devais détester le fils de Murray; la fortune qui me poursuit me l'a fait connaître; je l'ai aimé, et je dois m'en punir.
POLLY
Que vois-je! vous pâlissez, vos yeux s'obscurcissent...
LINDANE
Puisse ma douleur me tenir lieu du poison et du fer que j'implorais !
POLLY
A l'aide, monsieur Fabrice, à l'aide ! Ma maîtresse s'évanouit.
FABRICE
Au secours ! que tout le monde descende, ma femme, ma servante, monsieur le gentilhomme de là-haut, tout le monde...
{La femme et la servante de Fabrice, et Polly,
emmènent Lindane dans sa chambre.)
LINDANE, en sortant.
Pourquoi me rendez-vous à la vie ?