‹ Théâtre completChapitre 1342 sur 1720 · MATHURIN, LE BAILLIF · texte numérisé non relu

MATHURIN, LE BAILLIF

MATHURIN

Écoutez-moi, monsieur le magister :

Vous savez tout, du moins vous avez l'air De tout savoir, car vous lisez sans cesse Dans l'almanach. D'où vient que ma maîtresse S'appelle Acanthe, et n'a point d'autre nom? D'où vient cela?

LE BATLLIF.

Plaisante question !

Eh! que t'importe?

MATHURIN

Oh! cela me tourmente :

J'ai mes raisons.

LE BAILLIF

Elle s'appelle Acanthe.

C'est un beau nom; il vient du grec Anthos, Que les Latins ont depuis nommé Flos. Flos se traduit par Fleur; et ta future Est une fleur que la belle nature, Pour la cueillir, façonna de sa main : Elle fera l'honneur de ton jardin.

Qu'importe un nom? chaque père, à sa guise, Donne des noms aux enfants qu'on baptise. Acanthe a pris son nom de son parrain, Comme le tien te nomma Mathurin.

MATHURIN

Acanthe vient du grec?

LE BAILLIF

Chose certaine.

MATHURIN

Et Mathurin, d'où vient-il?

LE RAILLIF.

Ah! qu'il vienne De Picardie ou d'Artois, un savant

A ces noms-là s'arrête rarement.

Tu n'as point de nom, toi ; ce n'est qu'aux belles

D'en avoir un, car il faut parler d'elles.

MATHURIN

Je ne sais, mais ce nom grec me déplaît. Maître, je veux qu'on soit ce que l'on est : Ma maîtresse est villageoise, et je gage Que ce nom-là n'est pas de mon village. Acanthe, soit. Son vieux père Dignant Semble accorder sa fille en rechignant; Et cette fille, avant d'être ma femme, Paraît aussi rechigner dans son âme.

Oui, cette Acanthe, en un mot cette fleur, Si je l'en crois, me fait beaucoup d'honneur De supporter que Mathurin la cueille.

Elle est hautaine et dans soi se recueille, Me parle peu, fait de moi peu de cas ; Et, quand je parle, elle n'écoute pas : Et n'eût été Berthe sa belle-mère, Qui haut la main régente son vieux père, Ce mariage, en mon chef résolu, N'aurait été, je crois, jamais conclu.

LE BAILLIF

Il l'est enfin, et de manière exacte : Chez ses parents je t'en dresserai l'acte; Car si je suis le magister d'ici, Je suis baillif, je suis notaire aussi ; Et je suis prêt, dans mes trois caractères, A te servir dans toutes tes affaires.

Que veux-tu? dis.

MATHURIN

Je veux qu'incessamment On me marie.

LE BAILLIF

Ah! vous êtes pressant.

MATHURIN

Et très-pressé... Voyez-vous, l'âge avance. J'ai dans ma ferme acquis beaucoup d'aisance ; J'ai travaillé vingt ans pour vivre heureux ; Mais l'être seul!... il vaut mieux l'être deux. Il faut se marier avant qu'on meure.

Page 1