LE DROIT DU SEIGNEUR, ACTE I, SCÈNE I
C'est très-bien dit : et quand donc?
MATHURIN
Tout à l'heure.
LE BAILLIF
Oui ; mais Colette à votre sacrement, Mons Mathurin, peut mettre empêchement : Elle vous aime avec quelque tendresse, Vous et vos biens; elle eut de vous promesse De l'épouser.
MATHURIN
Oh bien ! je dépromets.
Je veux pour moi m'arranger désormais, Car je suis riche et coq de mon village. Colette veut m'avoir par mariage, Et moi je veux du conjugal lien Pour mon plaisir et non pas pour le sien. Je n'aime plus Colette ; c'est Acanthe, Entendez-vous, qui seule ici me tente.
Entendez-vous, magister trop rétif?
LE BAILLIF
Oui, j'entends bien : vous êtes trop hâtif; Et pour signer vous devriez attendre Que monseigneur daignât ici se rendre : vient demain; ne faites rien sans lui.
MATHURIN
C'est pour cela que j'épouse aujourd'hui.
LE BAILLIF
Comment?
MATHURIN
Eh! oui : ma tète est peu savante, Mais on connaît la coutume impudente De nos seigneurs de ce canton picard.
C'est bien assez qu'à nos biens on ait part, Sans en avoir encore à nos épouses.
DesMathurinsles têtes sont jalouses :
J'aimerais mieux demeurer vieux garçon Que d'être époux avec cette façon.
Le vilain droit!
LE BAILLIF
Mais il est fort honnête :
Il est permis de parler tête à tète A sa sujette, afin de la tourner A son devoir et de l'endoctriner.
MATHURIN
Je n'aime point qu'un jeune homme endoctrine Cette disciple à qui je me destine; Cela me fâche.
LE BAILLIF
Acanthe a trop d'honneur Pour te fâcher : c'est le droit du seigneur ; Et c'est à nous, en personnes discrètes, A nous soumettre aux lois qu'on nous a faites.
MATHURIN
D'où vient ce droit?
LE BAILLIF
Ah! depuis bien longtemps C'est établi.:. ça vient du droit des gens.
MATHURIN
Mais sur ce pied, dans toutes les familles, Chacun pourrait endoctriner les filles.
Oh! point du tout... c'est une invention Qu'on inventa pour les gens d'un grand nom. Car, vois-tu bien, autrefois les ancêtres De monseigneur s'étaient rendus les maîtres De nos aïeux, régnaient sur nos hameaux.
MATHURIN
Ouais! nos aïeux étaient donc de grands sots!
LE BAILLIF
Pas plus que toi. Les seigneurs du village Devaient aNoir un droit de vasselage.
MATHURIN
Pourquoi cela? sommes-nous pas pétris
D'un seul limon, de lait comme eux nourris?
N'avons-nous pas comme eux des bras, des jambes,
Et mieux tournés, et plus forts, plus ingambes?
L'ne cervelle avec quoi nous pensons
Beaucoup mieux qu'eux, car nous les attrapons?
Sommes-nous pas cent contre un? Ça m'étonne
De voir toujours qu'une seule personne
Commande en maître à tous ces compagnons,
Comme un berger fait tondre ses moutons.
Quand je suis seul, à tout cela je pense
Profondément. Je vois notre naissance
Et notre mort, à la ville, au hameau,
Se ressembler comme deux gouttes d'eau.
Pourquoi la vie est-elle différente?
Je n'en vois pas la raison : ça tourmente.
Les Mathurins et les godelureaux,
Et les baillifs, ma foi, sont tous égaux.
LE BAILLIF
C'est très-bien dit, Mathurin : mais je gage, Si tes valets te tenaient ce langage, Qu'un nerf de bœuf appliqué sur le dos Réfuterait puissamment leurs propos; Tu les ferais rentrer vite à leur place.
MATHURIN
Oui, vous avez raison : ça m'embarrasse; Oui, ça pourrait me donner du souci.
Mais palsambleu, vous m'avouerez aussi Que quand chez moi mon valet se marie, C'est pour lui seul, non pour ma seigneurie ; Qu'à sa moitié je ne prétends en rien, Et que chacun doit jouir de son bien.
LE BAILLIF
Si les petits à leurs femmes se tiennent, Compère, aux grands les nôtres appartiennent. Que ton esprit est bas, lourd et brutal ! Tu n'as pas lu le code féodal.
MATHURIN
Féodal! qu'est-ce?
LE BAILLIF
11 tient son origine j Du mot fides de la langue latine :
! C'est comme qui dirait...