COLETTE, ACANTHE
COLETTE
A mon secours ! me voilà déboutée.
ACANTHE
Déboutée !
COLETTE
Oui; l'ingrat vous est promis.
On me déboute.
Hélas! je suis bien pis.
De mes chagrins mon âme est oppressée; Ma chaîne est prête, et je suis fiancée, Ou je vais l'être au moins dans un moment.
COLETTE
Ne hais-tu pas mon lâche ?
ACANTHE
Honnêtement.
Entre nous deux, juges-tu sur ma mine Qu'il soit bien doux d'être ici Mathurine?
COLETTE
Non pas pour toi; tu portes dans ton air Je ne sais quoi de brillant et de fier : A Mathurin cela ne convient guère, Et ce maraud était mieux mon affaire.
ACANTHE
J'ai par malheur de trop hauts sentiments. Dis-moi, Colette, as-tu lu des romans?
COLETTE
Moi? non, jamais.
ACANTHE
Le baillif Métaprose M'en a prêté... Mon Dieu, la belle chose!
COLETTE
En quoi si belle?
ACANTHE
On y voit des amants Si courageux, si tendres, si galants !
Oh ! Mathurin n'est pas comme eux.
ACANTHE
Colette, Que les romans rendent l'âme inquiète!
COLETTE
Et d'où vient donc?
ACANTHE
Ils forment trop l'esprit :
En les lisant le mien bientôt s'ouvrit; A réfléchir que de nuits j'ai passées!
Que les romans font naître de pensées!
Que les héros de ces livres charmants Ressemblent peu, Colette, aux autres gens! Cette lumière était pour moi féconde; Je me voyais dans un tout autre monde ; J'étais au ciel... Ah! qu'il m'était bien dur De retomber dans mon état obscur ; Le cœur tout plein de ce grand étalage,
' De me trouver au fond de mon village, Et de descendre, après ce vol divin, Des Amadis à maître Mathurin!
COLETTE
Votre propos me ravit, et je jure Que j'ai déjà du goût pour la lecture.
ACANTHE
T'en souvient-il autant qu'il m'en souvient, , Que ce marquis, ce beau seigneur, qui tient ' Dans le pays le rang, l'état d'un prince, | De sa présence honora la province?
Il s'est passé juste un an et deux mois Depuis qu'il vint pour cette seule fois. T'en souvient-il? nous le vîmes à table, Il m'accueillit : ah! qu'il était affable! Tous ses discours étaient des mots choisis, Que l'on n'entend jamais dans ce pays : C'était, Colette, une langue nouvelle, Supérieure, et pourtant naturelle; J'aurais voulu l'entendre tout le jour.
COLETTE
Tu l'entendras, sans doute, à son retour.
ACANTHE
Ce jour, Colette, occupe ta mémoire, Où monseigneur, tout rayonnant de gloire, Dans nos forêts, suivi d'un peuple entier, Le fer en main, courait le sanglier?
COLETTE
Oui, quelque idée et confuse et légère Peut m'en rester.
ACANTHE
Je l'ai distincte et claire :
Je crois le voir avec cet air si grand, Sur ce cheval superbe et bondissant ; Près d'un gros chêne il perce de sa lance Le sanglier qui contre lui s'élance :
Dans ce moment j'entendis mille voix, Que répétaient les échos de nos bois; Et de bon cœur (il faut que j'en convienne) J'aurais voulu qu'il démêlât la mienne.
De son départ je fus encor témoin :
On l'entourait, je n'étais pas bien loin. Il me parla... Depuis ce jour, ma chère, Tous les romans ont le don de me plaire. Quand je les lis, je n*ai jamais d'ennui; Il me parait qu'ils me parlent de lui.
COLETTE
Ah! qu'un roman est beau!
C'est la peinture Du cœur humain, je crois, d'après nature.
COLETTE
D'après nature!... Entre nous deux, ton cœur N'aime-t-il pas en secret monseigneur?
ACANTHE
Oh ! non ; je n'ose : et je sens la distance Qu'entre nous deux mit son rang, sa naissance Crois-tu qu'on ait des sentiments si doux Pour ceux qui sont trop au-dessus de nous?