LE DROIT DU SEIGNEUR, ACTE II, SCÈNE IL
COLETTE
Mille pour une, et pleines de tendresses. Il promettait, il jurait que dans peu 11 me prendrait en légitime nœud.
LE BAILLIF, écrivant.
En légitime nœud... quelle malice!
Çà, produisez ses lettres en justice.
COLETTE
Je n'en ai point; jamais il n'écrivait, Et je croyais tout ce qu'il me disait. Quand tous les jours on parle tête à tôte A son amant, d'une manière honnête, Pourquoi s'écrire? à quoi bon?
LE BAILL1F.
Mais du moins, Au lieu d'écrits, vous avez des témoins?
COLETTE
Moi? point du tout; mon témoin c'est moi-même :
Est-ce qu'on prend des témoins quand on s'aime?
Et puis, monsieur, pouvais-je deviner
Que Malhurin osât m'abandonner?
Il me parlait d'amitié, de constance;
Je l'écoutais, et c'était en présence
De mes moutons, dans son pré, dans le mien.
Ils ont tout vu, mais ils ne disent rien.
LE BAILL1F.
Non plus qu'eux tous je n'ai donc rien à dire. Votre complainte en droit ne peut suffire; On ne produit ni témoins ni billets, On ne vous a rien fait, rien écrit...
COLETTE
Mais Un Mathurin aura donc l'insolence Impunément d'abuser l'innocence?
LE BAILLIF
En abuser ! mais vraiment c'est uu cas Épouvantable, et vous n'en parliez pas ! Instrumentons... Laquelle nous remontre Que Mathurin, en plus d'une rencontre, Se prévalant de sa simplicité, A méchamment contre icelle attenté ; Laquelle insiste, et répète dommages, Frais, intérêts, pour raison des outrages Contre les lois, faits par le suborneur, Dit Mathurin, à son présent honneur.
COLETTE
Uayez cela; je ne veux pas qu'on dise Dans le pays une telle sottise.
Mon honneur est très-intact; et, pour peu Qu'on l'eût blessé, l'on aurait vu beau jeu.
LE BAILLIF
Que prétendez-vous donc?
COLETTE
Être vengée.
LE BAILLIF
Pour se venger il faut être outragée, Et par écrit coucher en mots exprès Quels attentats encontre vous sont faits, Articuler les lieux, les circonstances,
Quis, quid, ubi, les excès, insolences, Énormités sur quoi l'on jugera.
COLETTE
Écrivez donc tout ce qu'il vous plaira.
LE BAILLIF
Ce n'est pas tout : il faut savoir la suite Que ces excès pourraient avoir produite.
COLLETTE
Comment produite? Eh! rien ne produit rien. Traître baillif, qu'entendez vous?
Fort bien.
Laquelle fille a dans ses procédures Perdu le sens et nous dit des injures ; Et n'apportant nulle preuve du fait, L'empêchement est nul, de nul effet.
(17 se lève.) Depuis une heure en vain je vous écoute : Vous n'avez rien prouvé, je vous déboute.
COLETTE
Me débouter, moi?
LE BAILLIF
Vous.
COLETTE
Maudit baillif!
Je suis déboutée?
LE BAILLIF
Oui ; quand le plaintif Ne peut donner des raisons qui convainquent, On le déboute, et les adverses vainquent. Sur Mathurin n'ayant point action, Nous procédons à la conclusion.
COLETTE
Non, non, baillif; vous aurez beau conclure, Instrumenter et signer, je vous jure Qu'il n'aura point son Acanthe.
LE BAILLIF
Il l'aura; De monseigneur le droit se maintiendra.
Je suis baillif, et j'ai les droits du maître. C'est devant moi qu'il faudra comparaître. Consolez-vous, sachez que vous aurez Affaire à moi quand vous vous marierez.
COLETTE
J'aimerais mieux le reste de ma vie Demeurer fille.
LE BAILLIF
Oh ! je vous en défie.