ACTE PREMIER SCÈNE I
HERMOGIDE, EUPHORBE.
HERMOGIDE. [quille,
Tous les chefs sont d'accord, et dans ce jour tran- Argos attend un roi de la main d'Ériphyle; Nous verrons si le sort, qui m'outrage et me nuit, De vingt ans de travaux m'arrachera le fruit.
EUPHORBE
A ce terme fatal Ériphyle amenée Ne peut plus reculer son second hyménée; Argos l'en sollicite, et la voix de nos dieux Soutient la voix du peuple et parle avec nos vœux. Chacun sait cet oracle et cet ordre suprême Qu'Ériphyle autrefois a reçu des dieux même : « Lorsqu'en un même jour deux rois seront vaincus, Tes mains rallumeront le flambeau d'hyménée: Attends jusqu'à ce jour; attends la destinée Et du peuple, et du trône, et du sang d'Inachus. » Ce jour est arrivé; votre élève intrépide A vaincu les deux rois de Pylos et d'Élide.
HERMOGIDE.
Eh ! c'est un des sujets du trouble où tu me vois, Qu'un autre qu'Hermogide ait pu vaincre ces rois; Que la fortune, ailleurs occupant mon courage, Ait au jeune Alcméon laissé cet avantage. Ce fils d'un citoyen, ce superbe Alcméon, Par ses nouveaux exploits semble égaler mon nom: La reine le protège; on l'aime :il peut me nuire; Et j'ignore aujourd'hui si je peux le détruire. Sans lui, toute l'armée était en mon pouvoir. Des chefs cl des soldats je tentais le devoir. Je marchais au palais, je m'expliquais en maître; Je saisissais un bien que je perdrai peut-être.
euphorbe.
Mais qui choisir que vous? cet empire aujourd'hui
Demande votre bras pour lui servir d'appui. Ériphyle et le peuple ont besoin d'Hermogide; Seul vous êtes du sang d'Inachus et d'Alcide ; Et pour donner le sceptre elle ne peut choisir Des tyrans étrangers, armés pour le ravir.
HERMOGIDE.
Elle me doit sa main; je l'ai bien méritée;
À force d'attentats je l'ai trop achetée.
Sa foi m'était promise avant qu'Amphiaraiis
Vînt ravir à mes vœux l'empire d'Inachus.
Ce rival odieux, indigne de lui plaire,
L'arrachant à ma foi, l'obtint des mains d'un père.
Mais il a peu joui de cet auguste rang;
Mon bras désespéré se baigna dans son sang.
Elle le sait, l'ingrate, et du moins en son àme
Ses yeux favorisaient et mon crime et ma flamme.
Je poursuivis partout le sang de mon rival:
J'exterminai le fruit de son hymen fatal;
J'en effaçai la trace. Un voile heureux et sombre
Couvrait tous ces forfaits du secret de son ombre.
Ériphyle elle-même ignore le destin
De ce fils qu'à tes yeux j'immolai de ma main.
Son époux et son fils privés de la lumière
Du trône à mon courage entr'ouvraient la barrière,
Quand la main de nos dieux la ferma sous mes pas.
J'avais pour moi mon nom, la reine, les soldats.
Mais la voix de ces dieux, ou plutôt de nos prêtres,
M'a dépouillé vingt ans du rang de mes ancêtres;
11 fallut succomber aux superstitions
Qui sont bien plus que nous les rois des nations.
Un oracle, un pontife, une voix fanatique,
Sont plus forts que mon bras et que ma politique;
Et ce fatal oracle a pu seul m'arrêter
Au pied du même trône où je devais monter.
EUPHORBE
Vous n'avez jusqu'ici rien perdu qu'un vain titre: Seul des destins d'Argos on vous a vu l'arbitre. Le trône d'Ériphyle aurait tombé sans vous. L'intérêt de l'État vous nomme son époux : Elle ne sera pas sans doute assez hardie
ERIPHYLE, ACTE I
Pour oser hasarder le secret qui vous lie. Votre pouvoir sur elle....
HERMOGIDE.
Ah! sans dissimuler, Tout mon pouvoir se borne à la faire trembler. Elle est femme, elle est faible ; elle a, d'un œil timide, D'un époux immolé regardé l'homicide.
J'ai laissé, malgré moi, par le sort entraîné, Le loisir des remords à son cœur étonné. Elle voit mes forfaits et non plus mes services; 11 me faut en secret dévorer ses caprices; Et son amour pour moi semble s'être effacé Dans le sang d'un époux que mon bras a versé.
EUPHORBE
L'aimeriez-vousencor, seigneur, et cette flamme...?
HERMOGIDE.
Moi! que cette faiblesse ait amolli mon âme! Hermogide amoureux! ah! qui veut être roi Ou n'est pas fait pour l'être, ou n'aime rien que soi. A la reine engagé, je pris sur sa jeunesse Cet heureux ascendant que les soins, la souplesse, L'attention, le temps, savent si bien donner Sur un cœur sans dessein, facile à gouverner. Le bandeau de l'amour et l'art trompeur de plaire, De mes vastes desseins ont voilé le mystère ; Mais de tout temps, ami, la soif de la grandeur Fut le seul sentiment qui régna dans mon cœur. 11 est temps aujourd'hui que mon sort se décide; Je n'aurai pas en vain commis un parricide. J'attends la reine ici: pour la dernière fois,