SCÈNE I
NINON, le jeune GOURVILLE.
LE JEUNE GOURVILLE
Ainsi, belle Ninon, votre philosophie Pardonne à mes défauts et souffre ma folie. De ce jeune étourdi vous daignez prendre soin. Vous êtes tolérante, et j'en ai grand besoin.
NINON
J'aime assez, cherGourville, à former la jeunesse. Le fils de mon ami vivement m'intéresse ; Je touctfe à mon hiver, et c'est mon passe-temps De cultiver en vous les fleurs d'un beau printemps. N'étant plusbonne à rien désormais pour moi-même, Je suis pour le conseil; voilà tout ce que j'aime : Mais la sévérité ne me va point du tout. Hélas! on sait assez que ce n'est point mon goût. L'indulgence à jamais doit être mon partage; J'en eus un 'peu ;besoin quand j'étais à votre âge. Eh bien! vous aimez donc cette petite Agnan; ?
LE JEUNE GOURVILLE
Oui, ma belle Ninon.
C'est une aimable enfant; Sa mère quelquefois dans la maison l'amène. J'ai l'œil bon; j'ai prévu de loin votre fredaine. Mais est-ce un simple goût, une inclination?
LE JEUNE GOURVILLE
Du moins pour le présent, c'est une passion. Un certain avocat pour mari se propose; Mais auprès delà fille il a perdu sa cause.
NINON
Je crois que mieux que lui vous avez su plaider.
LE JEUNE GOURVILLE
Je suis assez heureux pour la persuader.
NINON
Sans doute vous flattez et le père et la mère, Et jusqu'à l'avocat; c'est le grand art de plaire.
LE JEUNE GOURVILLE
J'y mets comme je puis tous mes petits talents. Le père aime le vin.
NINON
C'est un vice du temps, La mode en passera. Ces buveurs me déplaisent ; Leur gaieté m'assourdit, leurs vains discours me
[pèsent.
J'aime peu leurs chansons, et je hais leur fracas; La bonne compagnie en fait très-peu de cas.
La mère Agnant est brusque, emportée et revêche, Sotte, un oison bridé devenu pigrièche, Bonne diablesse au fond.
NINON
Oui, voilà trait pour trait, De nos très-sots voisins le fidèle portrait. Mais on doit se plier à souffrir tout le monde, Les plats et lourds bourgeois dont cette ville abonde, Les grands airs de la cour, les faux airs de Paris, Nos étourdis seigneurs, nos pinces beaux esprits : C'est un mal nécessaire, et que souvent j'essuie. Pour ne pas trop déplaire il faut bien qu'on s'en-
LE JEUNE GOURVILLE. [nuie.
Mais Sophie est charmante et ne m'ennuiera pas.
NINON
Ah! je vous avouerai qu'elle est pleine d'appas. Aimez-la, quittez-la, mon amitié tranquille A vos goûts, quels qu'ils soient, sera toujours facile. A la droite raison dans le reste soumis, Changez de voluptés, ne changez point d'amis; Soyez homme d'honneur, d'esprit et de courage, Et livrez-vous sans crainte aux erreurs du bel âge. Quoi qu'en disent YAstrée, et délie, et Cyrus, L'amour ne fut jamais dans le rang des vertus,