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LE DEPOSITAIRE, ACTE I, SCÈNE II

L'amour n'exige point déraison, de mérite1. J'ai vu des sots qu'on prend, des gens de bien

[qu'on quitte.

Je fus, et tout Paris l'a souvent publié, Infidèle en amour, fidèle en amitié.

Je vous chéris, Gourville, et pour toute ma vie. Votre père n'eut pas de plus constante amie : Dans des temps malheureux il arrangea mon bien, Je dois tout à ses soins; sans lui je n'aurais rien. Vous savez à quel point j'avais sa confiance. C'est un plaisir pour moi que la reconnaissance; Elle occupe le cœur : je n'ai point de parents ; Et votre frère et vous me tenez lieu d'enfants.

LE JEUNE GOURVILLE

Votre exemple m'instruit, votre bonté m'accable. Ninon dans tous les temps fut un homme estimable.

NINON

Parlons donc, je vous prie, un peu solidement. Vous n'êtes pas, je crois, fort en argent comptant?

LE JEUNE GOURVILLE

Pas trop.

NINON

Voici le temps où de votre fortune Le nœud très-délicat, l'intrigue peu commune, Grâce à monsieur Garant, pourra se débrouiller.

LE JEUNE GOURVILLE

Ce bon monsieur Garant me fait toujours bâiller. Il est si compassé, si grave, si sévère ! Je rougis devant lui d'être fils de mon père. Il me fait trop sentir que, par un sort fâcheux, Il manque à mon baptême un paragraphe ou deux.

NINON

On omit, il est vrai, le mot de légitime. Gourville, votre père, eut la publique estime; Il eut mille vertus, mais il eut, entre nous, [goûts. Pour les beaux nœuds d'hymen de merveilleux dé- La rigueur de la loi (peut-être un peu trop sage) A votre frère, à vous, ravit tout héritage. Vous ne possédez rien; mais ce monsieur Garant, Son banquier autrefois, et son correspondant, Pour deux cent mille francs étant son légataire, N'en est, vous le savez, que le dépositaire. Il fera son devoir; il l'a dit devant moi : L'honneur est plus puissant, plus sacré que la loi.

LE JEUNE GOURVILLE

Je voudrais que l'honneur fût un peu plus honnête. Cet homme de sermons me rompt toujours la tête : Directeur d'hôpitaux, syndic et marguillier, Il n'a daigné jamais avec moi s'égayer. Il prétend que je suis une tête légère, Un jeune dissolu, sans mœurs, sans caractère, Jouant, courant le bal, les filles, les buveurs : Oui, je suis débauché; mais, parbleu, j'ai des mœurs; Je ne dois rien; je suis fidèle à mes promesses; Je n'ai jamais trompé, pas même mes maîtresses; Je bois sans m'enivrer; j'ai tout payé comptant ; Je ne vais point jouer quand je n'ai point d'argent.

1 . Ce sont les propres paroles de Ninon dans le petit livre do l'abbé de Châteauneuf.

Tout marguillier qu'il est, ma foi, je le défie De mener dans Paris une meilleure vie.

NINON

Il est un temps pour tout,

LE JEUNE GOURVILLE

Monsieur mon frère aîné, Je l'avoue, a l'esprit tout autrement tourné. Il est sage et profond, sa conduite est austère; Il lit les vieux auteurs et ne les entend guère; 11 méprise le monde : eh bien ! qu'il soit un jour, Pour prix de ses vertus, marguillier à son tour; Et que monsieur Garant, qui dans tout le gouverne, Lui donne plus qu'à moi. Ce qui seul me concerne, C'est le plaisir : l'argent, voyez-vous, ne m'est rien ; Je suis assez content d'un honnête entretien. L'avarice est un monstre; et, pourvu que je puisse Supplanter l'avocat, mon sort est trop propice.

NINON

Tout réussit aux gens qui sont doux et joyeux. Pour monsieur votre aîné, c'est un fou sérieux : Un précepteur maudit, maîtrisant sa jeunesse, Chargea d'un joug pesant sa docile faiblesse, De sombres visions tourmenta son esprit, Et l'âge a conservé ce que l'enfance y mit. Il s'est fait à lui-même un bien triste esclavage. Malheur à tout esprit qui veut être trop sage! J'ai bonne opinion, je vous l'ai déjà dit, D'un jeune écervelé, quand il a de l'esprit. Mais un jeune pédant, fût-il très-estimable, Deviendra, s'il persiste, un être insupportable. Je ris lorsque je vois que votre frère a fait L'extravagant dessein d'être un homme parfait.

LE JEUNE GOURVILLE

Un pédant chez Ninon est un plaisant prodige!

NINON

Le parti qu'il a pris n'est pas ce qui m'afflige : J'aime les gens de bien, mais je hais les cagots; Et je crains les fripons qui gouvernent les sots.

LE JEUNE GOURVILLE

Voilà le marguillier.

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