‹ Théâtre completChapitre 1428 sur 1720 · LE DÉPOSITAIRE, ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

LE DÉPOSITAIRE, ACTE II, SCÈNE V

NINON

Jusqu'au bord :

De notre ami défunt c'était le coffre-fort; Vous le savez assez.

M. GARANT

Selon que je calcule, Vous avez amassé loyaument, sans scrupule, Un bien considérable, une fortune?

NINON

Non ; Mais mon bien me suffit pour tenir ma maison.

M. GARANT

Vous avez du crédit : la dame qui régente, Madame Esther, vous garde une amitié constante : Et, si vous le vouliez, vous pourriez quelque jour Faire beaucoup de bien vous produisant en cour.

NINON

A la cour ! moi, monsieur ! que le ciel m'en préserve ! Si j'ai quelques amis, il faut avec réserve Ménager leurs bontés, craindre d'importuner, Ne les inviter point à nous abandonner. [res. Pour garder son crédit, monsieur, n'en usons guô-

M. GARANT

11 le faut réserver pour les grandes affaires, [son, Pour les grands coups, madame ; oui, vous avez rai- Et votre sentiment est ici ma leçon.

(Il s'approche un peu d'elle, et après un moment de silence.) Je dois avec candeur vous faire une ouverture Pleine de confiance et d'une amitié pure : Je suis riche, il est vrai; mais avec plus d'argent Je ferais plus de bien.

NINON

Je le crois bonnement.

M. GARANT

11 vous faut un état, vous êtes de mon âge, Je suis aussi du vôtre.

NINON

Oh! oui.

M. GARANT

Quel bon ménage Se formerait bientôt de nos biens rassemblés, Loin de ces deux marmots du logis exilés! Les deux cent mille francs, croissant notre fortune, Entreraient de plein saut dans la masse commune ; Vous pourriez employer votre art persuasif A nous faire obtenir un poste lucratif. Vous seriez dans le monde avec plus d'importance : 11 faut que le crédit augmente votre aisance; Que des prudes surtout la noble faction, Célébrant de vos mœurs la réputation, Et s'enorgueiliissant d'une telle conquête, A vous bien épauler se tienne toujours prête. Avec un pot-de-vin j'aurais par ce canal Un fortuné brevet de fermier général, [aucune, Nous pourrions sourdement, sans bruit, sans peine Placer à cent pour cent ma petite fortune; Et votre rare esprit fout bas se moquerait De tout le genre humain qui vous respecterait.

Vous ne répondez rien?

NINON

C'est que je considère Avec maturité cette sublime affaire.

Vous voulez m'épouser?

Sans doute, je voudrais Payer de tout mon bien tant d'esprit, tan t d'attraits : C'est à quoi j'ai pensé dès que mon sort prospère De deux cent mille francs me nomma légataire.

NINON

Vous m'aimez donc un peu?

M. GARANT

J'ai combattu longtemps Les inspirations de ces désirs puissants; Mais en les combattant avec justesse extrême, En m'examinant bien, comptant avec moi-même, Calculant, rabattant, j'ai vu pour résultat Qu'il est temps en effet que vous changiez d'état, Que nous nous convenons, et qu'un amour sincère, Soutenu par le bien, ne doit pas vous déplaire.

NINON

Je ne m'attendais pas à cet excès d'honneur. Peut-être on vous a dit quelle était mon humeur. J'eus longtemps pour l'hymen un peu de répugnan- Son joug effarouchait ma libre indépendance: [ce; C'est un frein respectable; et, si je l'avais pris, Croyez que ses devoirs auraient été remplis. Je fus dans ma jeunesse un tant soit peu légère; Je n'avais pas alors le bonheur de vous plaire.

M. GARANT

Madame, croyez-moi, tout ce qui s'est passé Fait peu d'impression sur un esprit sensé; Ces bagatelles-là n'ont rien qui m'intimide: Je vais droit à mon but et je pense au solide.

NINON

Eh bien! j'y pense aussi : vos offres à mes yeux Présentent des objets qui sont bien spécieux. Il est vrai qu'on pourrait m'imputer par envie Je ne sais quoi d'injuste et quelque hypocrisie.

M. GARANT

Eh, mon Dieu! c'est par là qu'on réussit toujours.

nixon. [cours.

Oui; la monnaie est fausse, elle a pourtant du Que me sont, après tout, les enfants de Gourville? Rien que des étrangers à qui je fus utile.

M. GARANT

Il faut l'être à nous seuls, et songer en effet Que pour ces étrangers nous en avons trop fait.

NINON

J'admire vos raisons, et j'en suis pénétrée.

M. GARANT

Ah! je me doutais bien que votre âme éclairée En sentirait la force et le vrai fondement, Le poids....

NINON

Oui, tout cela me pèse infiniment.

M. GARANT

Vous vous rendez?

Page 1