‹ Théâtre completChapitre 1431 sur 1720 · LISETTE, PICARD · texte numérisé non relu

LISETTE, PICARD

Kh bien! Picard, sais-tu la plaisante nouvelle?

PICARD

Je n'ai jamais rien su le premier : quelle est-elle?

LISETTE

Notre maîtresse enfin s'en va prendre un mari.

PICARD

Ma foi, j'en ai le cœur tout à fait réjoui. Ah! c'est donc pour cela que madame est sortie ! C'est pour se marier.... J'ai souvent même envie, Tu le sais; et je crois que nous devons tous deux Suivre un si digne exemple.

LISETTE

Ah! Picard, ces beaux nœuds Sont faitspour les messieurs qui sont dansl'opulen- Peu de chose avec rien ne fait pas de l'aisance ; [ce ; Et nous sommes trop gueux, Picard, pour être unis. Le mari de madame aujourd'hui m'a promis De faire ma fortune.

PICARD

Est-il bien vrai, Lisette ?

LISETTE

Et je t'épouserai dès qu'elle sera faite.

PICARD

Bon! attendons-nous-y 1 quand le bien te viendra, D'autres amants viendront; tu me planteras là: Des filles de Paris je connais trop l'allure; Elles n'épousent point Picard.

LISETTE

Va, je te jure Que les honneurs chez moi ne changent point les

[mœurs ; Je t'aime, et je ne puis être contente ailleurs.

PICARD

Allons, il faudra donc se résoudre d'attendre. Et quel est ce monsieur que madame va prendre?

LISETTE

La peste! c'est un homme extrêmement puissant, Marguillier de paroisse, ayant beaucoup d'argent; Sur son large visage on voit tout son mérite; Homme de bon conseil, et qui souvent hérite De gens qui ne sont pas seulement ses parents. Il a toujours, dit-on, vécu de ses talents; 11 est le directeur de plus de vingt familles: Il peut faire aisément beaucoup de bien aux filles. C'est ce monsieur Garant qui vient dans la maison.

PICARD

Bon! l'on m'a dit à moi qu'il est gueux et fripon.

LISETTE

Eh bien! que fait cela? cette friponnerie N'empêche pas, je crois, qu'un homme se marie.

11 m'a promis beaucoup.

PICARD

Plus qu'il ne te tiendra...

Quoi! c'est lui qu'aujourd'hui madame épousera?

LISETTE

Rien n'est plus vrai, Picard.

C'est lui que madame aime?

LISETTE

Je n'en saurais douter.

PICARD

Qui te l'a dit?

LISETTE

Lui-même.

J'ai de plus entendu des mots de leurs discours; Picard, ils se juraient d'éternelles amours. Pour revenir bientôt ce monsieur l'a quittée; Et madame aussitôt en carrosse est montée.

PICARD

Mon Dieu, comme en amour on va vite à présent! Je ne l'aurais pas cru : car, vois-tu, j'ai souvent Entendu ma maîtresse avec un beau langage Se moquer, en riant, des lois du mariage.

LISETTE

Tout change avec le temps: on ne rit pas toujours; On devient sérieux au déclin des beaux jours. La femme est un roseau que le moindre vent plie ; Et bientôt il lui faut un soutien qui l'appuie.

PICARD

Quand t'appuierai-je donc?

LISETTE

Va, nous attendrons bien Que madame ait choisi monsieur pour son soutien.

Mais que va devenir Gourville avec son frère?

LISETTE

Je pense que l'aîné va dans un monastère; L'autre sera, je crois, cornette ou lieutenant. Chacun suit son instinct; tout s'arrange aisément.

PICARD

Je ne sais, mon instinct me dit que ces affaires Ne s'arrangeront pas ainsi que tu l'espères.

LISETTE

Pourquoi? pour en douter quelles raisons as-tu?

PICARD

Je n'ai point de raisons, moi; j'ai des yeux, j'ai vu Que, lorsqu'on veut aux gens assurer quelque chose, On se trompe toujours; je n'en sais point la cause: J'ai vu tant de messieurs qui pour tes doux appas Disaient qu'ils reviendraient, et ne revenaient pas !

LISETTE

Quoi! maroufle, insolent!

PICARD

A ton tour, ma mignonne, Jamais, en promettant, n'as-tu trompé personne?

LISETTE

Hem!

PICARD

Ne te fâche point. Allons, rendons bien net

Page 1