SCÈNE III
ÉRIPHYLE, ALCMÉON, ZÉLONIDE, suite.
ÉRIPHYLE
C'est à vous, Alcméon, c'est à votre victoire Qu'Argos doit son bonheur, Ériphyle sa gloire. C'est par vous que, maîtresse et du trône et de moi, Dans ces murs relevés je puis choisir un roi. Mais, prête à le nommer, ma juste prévoyance Veut s'assurer ici de votre obéissance.
J'ai de nommer un roi le dangereux honneur: Faites plus, Alcméon, soyez son défenseur.
ALCMÉON
D'un prix trop glorieux ma vie est honorée: A vous servir, madame, elle fut consacrée. Je vous devais mon sang, et quand je l'ai versé, Puisqu'il coula pour vous, je fus récompensé. Mais telle est de mon sort la dure violence, Qu'il faut que je vous trompe ou que je vous offense. Reine, je vais parler : des rois humiliés - Briguent votre suffrage et tombent à vos pieds; Tout vous rit : que pourrais-je, en ce séjour tran-
[quille, Vous offrir qu'un vain zèle et qu'un bras inutile? Laissez-moi fuir des lieux où le destin jaloux Me ferait, malgré moi, trop coupable envers vous.
ÉRIPHYLE
Vous me quittez î ô dieux ! dans quel temps !
ALCMÉON
Les orages Ont cessé de gronder sur ces heureux rivages; Ma main les écarta. La Grèce en ce grand jour Va voir enfin l'Hymen, et peut-être l'Amour, Par votre auguste voix nommer un nouveau maître. Reine, jusqu'aujourd'hui vous avez pu connaître Quelle fidélité m'attachait à vos lois, Quel zèle inaltérable échauffait mes exploits. J'espérais à jamais vivre sous votre empire: Mes vœux pourraient changer, et j'ose ici vous dire Que cet heureux époux, sur ce trône monté,
Éprouverait en moi moins de fidélité;
Et qu'un sujet soumis, dévoué, plein de zèle,
Peut-être à d'autres lois deviendrait un rebelle.
•ÉRIPHYLE
Vous, vivre loin de moi? vous, quitter mes États? La vertu m'est trop chère, ah ! ne me fuyez pas. Que craignez-vous? parlez : il faut ne me rien taire.
ALCMÉON
Je ne dois point lever un regard téméraire
Sur les secrets du trône et sur ces nouveaux nœuds
Préparés par vos mains pour un roi trop heureux.
Mais de ce jour enfin la pompe solennelle
De votre choix au peuple annonce la nouvelle.
Ce secret dans Argos est déjà répandu :
Princesse, à cet hymen on s'était attendu.
Ce choix sans doute est juste, et la raison le guide ;
Mais je ne serai point le sujet d'Hermogide.
Voilà mes sentiments; et mon bras aujourd'hui,
Ayant vaincu pour vous, ne peut servir sous lui.
Punissez ma fierté, d'autant plus condamnable,
Qu'ayant osé paraître elle est inébranlable.
ÉRIPHYLE
Alcméon, demeurez; j'atteste ici les dieux, Ces dieux qui sur le crime ouvrent toujours les Qu'Hermogide jamais ne sera votre maître; [yeux, Sachez que c'est à vous à l'empêcher de l'être: Et contre ses rivaux, et surtout contre lui, Songez que votre reine implore votre appui.
ALCMÉON
Qu'entends-je? ah! disposez de mon sang,demavie. Que je meure à vos pieds en vous ayant servie! Que ma mort soit utile au bonheur de vos jours !
ÉRIPHYLE
C'est de vous seul ici que j'attends du secours. Allez : assurez-vous des soldats dont le zèle Se montre à me servir aussi prompt que fidèle. Que de tous vos amis ces murs soient entourés; Qu'à tout événement leurs bras soient préparés. Dans l'horreur où je suis, sachez que je suis prête A marcher s'il le faut, à mourir à leur tête. Allez.