LE DÉPOSITAIRE, ACTE V, SCÈNE V
Pour le rendre aux enfants auxquels il appartient ; Mais il n'est pas permis, dit-on, qu'ilsen jouissent: C'est un crime effroyable, et que les lois punissent. (A M. Garant,)
N'est-ce pas?
M. GARANT
Oui, madame.
NINON
Et ces graves délits, Comment les nomme-t-on?
M. GARANT
Des fidéicommis.
NINON
Et, pour se mettre en règle, il faut qu'un honnête Jure qu'à son profit il gardera la somme? [homme
M. GARANT
Oui, madame.
LE JEUNE GOURVILLE
Ah ! fort bien.
M. AGNANT.
Et monsieur a juré Qu'il gardera le tout?
M. GARANT
Oui, je le garderai.
MADAME AGNANT, au jeune Gour ville.
De ta femme, ma foi, voilà la dot payée. J'enrage. Ah! c'en est trop.
NINON
Soyez moins effrayée, Et daignez, s'il vous plaît, m'écouter jusqu'au bout.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Pour moi, de cet argent je n'attends rien du tout; Et je me sens, madame, indigne d'y prétendre.
LE JEUNE GOURVILLE
Pour moi, je le prendrais, au moins pour le ré-
ninon. [pandre.
Poursuivons... Toujours prêt de me favoriser, Monsieur, me croyant riche, a voulu m'épouser, Afin que nous puissions, dans des emplois utiles, Nous enrichir encor du bien des deux pupilles.
M. GARANT
Mais il ne fallait pas dire cela.
NINON
Si fait ; ftien ne saurait ici faire un meilleur effet.
[Aux autres personnages.) Il faut vous dire enfin qu'aussitôt que Gourville Eut fait son testament, un ami difficile, Un esprit de travers, eut l'injuste soupçon Que votre marguillier pourrait être un fripon.
M. GARANT
Mais vous perdez la tête !
NINON
Eh! mon Dieu, non, vous dis-je.
Gourville épouvanté dans l'instant se corrige; Et peut-être trompé, mais sain d'entendement, 11 fait, sans en rien dire, un second testament.
Il m'a fallu courir longtemps chez les notaires Pour y faire apposer les formes nécessaires, Payer de certains droits qui m'étaient inconnus : Et, si j'avais tardé, les miens étaient perdus; Monsieur gardait l'argent pour son beau mariage. Tenez, voilà, je pense, un testament fort sage : Il est en ma faveur; c'est pour moi tout le bien : J'en ai le cœur percé; monsieur Garant n'a rien.
M. AGNANT.
Quel tour!
MADAME AGNANT.
La brave femme !
NINON, en montrant les deux Gourville.
Entre eux deux je partage, Ainsi que je le dois, le petit héritage. Je souhaite à monsieur d'autres engagements, Une plus digne épouse et d'autres testaments.
M. GARANT
Il faudra voir cela.
NINON
Lisez, vous savez lire.
LE JEUNE GOURVILLE
Il médite beaucoup, car il ne peut rien dire.
NINON, à madame Agnant.
La dot de votre fille enfin va se payer.
M. GARANT, en s'en allant.
Serviteur.
i E JEUNE GOURVILLE, lui serrant la main. Tout à vous.
Adieu, cher marguillier.
MADAME AGNANT.
Adieu, vilain mâtin, qui m'en fis tant accroire.
M. AGNANT, le saisissant par le bras.
Et pourquoi t'en aller? reste avec nous pour boire.
M. GARANT, se débarrassant d'eux.
L'œuvre m'attend, j'ai hâte.
LISETTE, lui faisant la révérence, 'et lui montrant la bourse de cinquante louis.
Acceptez ce dépôt; Vous les gardez si bien.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Laissons là ce maraud.
LE JEUNE GOURVILLE, à Ninon.
Ah! je suis à vos pieds.
MADAME AGNANT.
Nous y devons tous être.
GOURVILLE L'AÎNÉ
Comme elle a démasqué, vilipendé le traître!
MADAME AGN\NT.
Et ma fille?
NINON
Ah ! croyez que, dès qu'elle saura Qu'on va la marier, elle reparaîtra.
LISETTE, à Picard. Ne t'avais-je pas dit, Picard, que ma maîtresse A plus d'esprit qu'eux tous, d'honneur et de sagesse?