‹ Théâtre completChapitre 1461 sur 1720 · LES ORIGINAUX, ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

LES ORIGINAUX, ACTE I, SCÈNE III

très-heureux d'être traité à la française , et de dire à vos genoux que je vous adore, au lieu de vous le crier sous les fenêtres,- au hasard d'ètreentendti d'autres que de vous.

FANCHON

Cette discrétion me plaît : mais parlez-moi franchement, m'aimez-yous?

LE CHEVALIER

Depuis un mois, je suis triste avec ceux qui sont gais; je deviens solitaire, insupportable à mes amis et à moi-même; je mange peu, je ne dors point : si ce n'est pas là de l'amour, c'est de la folie; et, de façon ou d'autre, je mérite un peu de pitié.

FANCHON

Je me sens toute disposée à vous plaindre ; mais si vous m'aimiez autant que vous dites, vous vous seriez déjà introduit auprès de mon père et de ma mère, et vous seriez le meilleur ami de la maison, au lieu de faire ici le pied de grue et de sauter les murs d'un jardin.

LE CHEVALIER

Hélas! que ne donnerais-je point pour être admis dans la maison!

FANCHON

C'est votre affaire; et, afin que vous puissiez y réussir, je vais vous faire connaître le génie des gens que vous avez à ménager.

LE CHEVALIER

De tout mon cœur, pourvu que vous commenciez par vous.

FANCHON

Cela ne serait pas juste; je sais trop ce que je dois à mes parents. Premièrement, mon père est un vieux président riche et bon homme, fou de l'astrologie, où il n'entend rien. Ma mère est la meilleure femme du monde, folle de la médecine, où elle entend tout aussi peu : elle passe sa vie à faire et à tuer des malades. Ma sœur aînée est une grande créature, bien faite, folle de son mari, qui ne l'est point du tout d'elle. Son mari, mon beau-frère, est un soi-disant grand seigneur, fort vain, très-fat, et rempli de chimères. Et moi je deviendrais peut-être encore plus folle que tout cela si vous m'aimiez aussi sincèrement que vous venez de me l'assurer.

LE CHEVALIER

Ah! madame! que vous me donnez d'envie de figurer dans votre famille! mais

FANCHON

Mais il serait bon que vous me parlassiez un peu de la vôtre; car je ne connais de vous encore que vos. lettres.

LE CHEVALIER

Vous m'embarrassez fort ,: il me serait impossible de donner du ridicule à mes parents.

FANCHON

Comment ! impossible ! vous n'avez donc ni père ni père?

LE CHEVALIER

Justement.

FANCHON

Ne peut-on pas savoir au moins de quelle profession vous êtes?

LE CHEVALIER

Je fais profession de.n'en avoir aucune; je m'en trouve bien. Je suis jeune, gai, honnête homme; je joue, je bois, je fais, comme vous voyez, l'amour: on ne m'en demande pas davantage. Je suis assez bien venu partout; enfin je vous aime de tout mon cœur : c'est une maladie que votre astrologue de père n'a pas prévue, et que votre bonne femme de mère ne guérira pas, et qui durera peut-être plus que vous et moi ne voudrions.

FANCHON

Votre humeur me fait plaisir; mais je crains bien d'être aussi malade que vous : je ne vous en dirais pas tant si nous étions de plain-pied; mais je me sens un peu hardie de loin... Eh ! mon Dieu ! voici ma grande sœur qui entre dans ma chambre, et mon père et ma mère dans le jardin. Adieu ; je jugerai de votre amour si vous vous tirez de ce mauvais pas en habile homme.

NUIT-BLANCHE, en se collant ci la muraille.

Ah ! monsieur, nous sommes perdus ! voici des gens avec une arquebuse.

LE CHEVALIER

Non, ce n'est qu'une lunette; rassure-toi. Je suis sûr de plaire à ces gens -ci, puisque je connais leur ridicule et leur faible.

Page 1