SCÈNE I
LA COMTESSE, FANCHON
LA COMTESSE
J'ai passé une nuit affreuse, ma chère petite sœur.
FANCHON
Je n'ai pas plus dormi que vous.
LA COMTESSE
J'ai toujours les dédains de mon mari sur le cœur.
FANCHON
Et moi les agréments du chevalier dans l'imagination.
Tu te moques de moi, de voir à quel point j'aime mon mari..
FANCHON
Vous ne songez. guère combien le chevalier me tourne la tête.
LA COMTESSE
Je tremble pour toi.
FANCHON
Et moi je vous plains.
LA COMTESSE
Aimer un jeune aventurier qui a même la bonne foi de faire entendre qu'il n'a ni naissance ni fortune!
FANCHON
Larmoyer pour un mari qui n'est peut-être pas si grand seigneur qu'il le dit!
LA COMTESSE
Ah!
FANCHON
Qui a plus de dettes que de bien, plus d'impertinence que d'esprit, plus d'orgueil que de magnificence, plus...
LA COMTESSE
Ah ! ma sœur !
Qui vous dédaigne, qui prodigue avec des filles d'Opéra ce que vous lui avez apporté en mariage, un débauché, un fat...
LA COMTESSE
Ah! ma sœur, arrêtez donc.
FANCHON
Un petit freluquet idolâtre de sa figure, et qui est plus longtemps que nous à sa toilette, qui cdpie tous les ridicules de la cour sans en prendre une seule bonne qualité; qui fait l'important, qui...
LA COMTESSE
Ma sœur, je ne puis en entendre davantage.
FANCHON
Il ne tient pourtant qu'à vous : cela ne finira pas sitôt.
LA COMTESSE
Il a de grands défauts, sans doute, je ne les connais que trop; je les ai remarqués exprès, j'y ai pensé nuit et jour pour me détacher de lui, ma chère enfant : mais, à force de les avoir toujours présents à l'esprit, enfin je m'y suis presque accoutumée comme aux miens ; et peut-être qu'avec le temps ils me seront également chers.
FANCHON
Ah! ma sœur, s'il vous faisait l'honneur de vous traiter comme sa femme, et si vous connaissiez sa personne aussi bien que vous connaissez ses vices, peut-être en peu de temps seriez-vous tranquille sur son compte. Enfin vous voilà donc résolue d'employer à sa conversion tout ce que vous tenez de la libéralité de mon père?
Assurément: quand il n'en coûte que de l'argent pour gagner un cœur, on l'a toujours à bon marché.
FANCHON
Oui, mais un cœur ne s'achète point : il se donne, et ne peut se vendre.
LA COMTKSSE.
Quelquefois on est touché des bienfaits. Ma chère enfant, je te charge de tout.
FANCHON
Vous me donnez un emploi singulier entre un mari et sa femme. Le métier que je m'en vais laire est un peu hardi : il faudra que je prenne les apparences de la friponnerie pour faire une action de vertu. Allons, il n'y a rien qu'on ne fasse pour