SCÈNE IV
LE COMTE, MADAME DU CAP- VERT, avec une canne
ù bec-de-corbin, un habillement de vieille, et une petite voix glapissante.
LE COMTE
C'est sans doute elle qui se cache dans ses coiffes.
MADAME DU CAP-VERT, à VÉtrier.
C'est donc ici la maison du président Bodin?
l'ÉTRIER, en sortant.
Oui, la vieille, c'est la maison du président Bodin ; mais c'est ici chez M. le comte.
MADAME DU CAP-VERT, sautant au cou du comte. Ah! mon petit comte, vois-tu, il faut que tu secoures ici une pauvre affligée.
LE COMTE
Madame, souffrez qu'à vos genoux...
MADAME DU CAP-VERT
Non, mon cher enfant, c'est à moi de me jeter aux tiens.
LE COMTE, en V examinant .
Elle a raison... Ah! qu'elle est laide! eh bien! madame, c'est donc vous qui avez bien voulu me faire des avances si solides, et qui...
MADAME DU CAP-VERT
Oui, mon ami, je te fais toutes les avances. Est-il bien vrai que mon petit traître est dans la maison?
LE COMTE
Quoi! madame! quel traître? de qui me parlezvous? est-ce de moi?
MADAME DU CAP-VERT
Mon traître, mon petit traître, mon petit mari: on dit qu'il est ici.
LE COMTE
Votre mari? eh! s'il vous plaît, comment nommez-vous ce pauvre homme-là?
MADAME DU CAP-VERT
M. du Cap-Vert, M. du Cap-Vert.
LE COMTE, d'un air important.
Eh mais! oui, madame, je crois qu'oui, je crois qu'il est ici.
MADAME DU CAP-VERT
Tu crois qu'oui ! ... me voilà la femme de la terre habitable la plus heureuse. J'aurai le plaisir de dévisager ce fripon-là. Il est joli ! il y a vingt ans qu'il m'a abandonnée, il y a vingt ans que je le cherche : je le trouve ; voilà qui est fait. Où est-il? qu'on me le montre! qu'on me le montre!
LE COMTE
Quoi ! sérieusement, vous seriez un peu madame du Cap-Vert?
MADAME DU CAP-VERT
Oui, mon petit fripon; il y a tantôt cinquante ans.
LE COMTE
Écoutez : vous arrivez fort mal à propos pour moi, mais encore plus mal à propos pour lui. Il va se marier à la fille du président Bodin.
MADAME DU CAP-VERT
Lui, épouser une fille du président! non, mort de ma vie! je l'en empêcherai bien.
LE COMTE
Et pourquoi? j'en ai bien épousé une, moi qui vous parle.
11 y a vingt ans qu'il me joue de ces tours-là, et qu'il va épousant tout le monde. 11 me fit mettre dans un couvent après deux ans de mariage, à cause d'un certain régiment de dragons qui vint alors à Bayonne, et qui était extrêmement galant ; mais nous avons sauté les murs, nous nous sommes vengés! ah! que nous nous sommes vengés, mon petit freluquet !
LE COMTE
Est-ce donc vous, ma bonne, qui m'avez envoyé...
MADAME DU CAP-VERT
Moi, je ne t'ai rien envoyé que je sache : je viens chercher mon traître.
LE COMTE
0 ciel! mon destin sera-t-il toujours d'être importuné! M'amie, il y a ici deux affaires importantes : la première est un rendez-vous que vous venez interrompre; la seconde est le mariage de M. du Cap-Vert, que je ne serai pas fâché d'empêcher. C'est un brutal; il est bon de le mortifier un peu : je vous prends sous ma protection. Retirezvous un peu, s'il vous plaît. Holà! hé! quelqu'un! nions L'Étrier, qu'on ait soin de madame. Allez, ma bonne, on vous présentera à M. du Cap-Vert dans l'occasion.
MADAME DU CAP-VERT
Tu me parais tant soit peu impertinent; mais puisque tu me rends service de si bon cœur, je te le pardonne.