LES ORIGINAUX, ACTE III, SCÈNE X
garder: si je lui parlais, à peine reconnaîtrait-il ma voix.
LE COMTE
Le brutal! est-il possible qu'il puisse mépriser une femme comme vous?
Il n'y a que vous qui puissiez m'en venger ; mais il faut que vous me donniez tout votre cœur; sans cela, je serais encore plus malheureuse qu'auparavant.
LE COMTE
Souffrez donc que je vous venge des cruautés de votre indigne mari; souffrez qu'à vos pieds...
LA COMTESSE
Je vous assure que c'est lui qui s'attire cette aventure: s'il m'aimait, je vous jure qu'il aurait en moi la femme la plus tendre, la plus soumise, la plus fidèle.
LE COMTE
Le bourreau : il mérite bien le tour que vous lui jouez.
LA COMTESSE
Vous êtes mon unique ressource dans le monde. Je me suis flattée que, dans le fond, vous êtes un honnête homme; qu'après les obligations que vous m'avez, vous vous ferez un devoir de bien vivre avec moi.
LE COMTE
Tenez-moi pour le plus grand faquin, pour un homme indigne de vivre, si je trompe vos espérances. Ce que vous faites pour moi me touche sensiblement; et quoique je ne connaisse de vous que ces mains charmantes que je tiens entre les miennes, je vous aime déjà comme si je vous avais vue. Ne différez plus mon bonheur: permettez que je fasse venir des lumières, que je voie toute ma félicité.
Attendez encore un instant, vous serez peutêtre étonné de ce que je vais vous dire. Je compte souper avec vous ce soir, et ne vous pas quitter sitôt: en vérité, je ne crois pas qu'il y ait en cela aucun mal. Promettez-moi seulement de ne m'en pas moins estimer.
LE COMTE
Moi ! vous en estimer moins, pour avoir fait le bonheur de ma vie ! il faudrait que je fusse un monstre. Je veux dans l'instant....
LA COMTESSE
Encore un mot, je vous prie. Je vous aime plus pour vous que pour moi : promettez-moi d'être un peu plus rangé dans vos affaires, et d'ajouter le mérite solide d'un homme sage et modeste aux agréments extérieurs que vous avez. Je ne puis être heureuse si vous n'êtes heureux vous-même, et vous ne pourrez jamais l'être sans l'estime des honnêtes gens.
LE COMTE
Tout ceci me confond : vos bienfaits, votre con-
versation, vos conseils, m'étonnent, me ravissent. Eh quoi ! vous n'êtes venue ici que pour me faire aimer la vertu !
LA COMTESSE
Oui, je veux que ce soit elle qui me fasse aimer de vous : c'est elle qui m'a conduite ici, qui règne dans mon cœur, qui m'intéresse pour vous, qui me fait tout sacrifier pour vous; c'est elle qui vous parle sous des apparences criminelles; c'est elle qui me persuade que vous m'aimerez.
Non, madame, vous êtes un ange descendu du ciel : chaque mot que vous me dites me pénètre l'àme. Si je vous aimerai, grand Dieu!...
LA COMTESSE
Jurez-moi que vous m'aimerez quand vous m'aurez vue.
LE COMTE
Oui, je vous le jure à vos pieds, par tout ce qu'il y a de plus tendre, de plus respectable, de plus sacré dans le monde. Souffrez que le page qui vous a introduite apporte enfin des flambeaux: je ne puis demeurer plus longtemps sans vous voir.
LA COMTESSE
Eh bien donc! j'y consens.
LE COMTE
Holà! page, des lumières.
LA COMTESSE
Vous allez être bien surpris.
LE COMTE
Je vais être charmé.... Juste ciel! c'est ma femme !
LA COMTESSE, à part.
C'est déjà beaucoup qu'il m'appelle de ce nom: c'est pour la première fois de sa vie.
LE COMTE
Est-il possible que ce soit vous ?
Voyez si vous êtes honnête homme et si vous tiendrez vos promesses.
LE COMTE
Vous avez touché mon cœur : vos bontés l'emportent sur mes défauts. On ne se corrige pas tout d'un coup : je vivrai avec vous en bourgeois ; je vous aimerai; mais qu'on n'en sache rien, s'il vous plaît.