LE CHEVALIER, PASQUIN
Pasquin, où vas-tu?
PASQUIN
Monsieur, je vais me jeter à l'eau.
LE CHEVALIER
Attends-moi. Connais-tu dans le monde entier un plus malheureux homme que ton maître?
PASQUIN
Oui, monsieur, j'en sais un plus malheureux, sans contredit.
LE CHEVALIER
Et qui?
PASQUIN
Votre valet, monsieur, le pauvre Pasquin.
LE CHEVALIER
En connais-tu un plus fou?
PASQUIN
Oui, assurément.
LE CHEVALIER
Et qui? bourreau! qui?
PASQUIN
Ce fou de Pasquin, monsieur, qui sert un maître qui n'a pas le sou.
Il faut que je sorte de cette malheureuse vie.
1 . Celte pièce futjouée,pour la première fois, à Civrey, en 1 734, chez la marquise du Chàtelet; le 26 janvier 1761, on la représenta sur le théâtre de la Comédie Italienne sous le titre de l'Echange, ou quand est-ce qu'on me marie?
PASQUIN
Vivez plutôt pour me payer mes gages.
LE CHEVALIER
J'ai mangé tout mon bien au service du roi.
PASQUIN
Dites au service de vos maîtresses, de vos fantaisies, de vos folies. On ne mange jamais son bien en ne faisant que son devoir. Qui dit ruiné dit prodigue; qui dit malheureux dit imprudent; et la morale..,.
LE CHEVALIER
Ah! coquin! tu abuses de ma patience et de ma misère. Je te pardonne parce que je suis pauvre; mais si ma fortune change, je t'assommerai.
PASQUIN
Mourez de faim, monsieur, mourez de faim.
LE CHEVALIER
C'est bien à quoi il faut nous résoudre tous deux, si mon maroufle de frère, le comte de Boursoufle, n'arrive pas aujourd'hui dans ce maudit village où je l'attends. 0 ciel! faut-il que cet homme-là ait soixante mille livres de rente pour être venu au monde une année avant moi ! Ah! ce sont les aînés qui font les lois; les cadets n'ont pas été consultés, je le vois bien.
Eh! monsieur, si vous aviez eu les soixante mille livres de rente, vous les auriez déjà mangées, et vous n'auriez plus de ressource. Mais M. le comte de Boursoufle aura pitié de vous; il vient ici pour épouser la fille du baron, qui aura cinq cent mille francs de bien. Vous aurez un petit présent de noces.
LE CHEVALIER
Épouser encore cinq cent mille francs! et le tout parce que l'on est aîné! Et moi être réduit à