LE COMTE DE BOURSOUFLE, ACTE I, SCÈNE V
LE CHEVALIER
• Vous m'abandonnez donc !
LE COMTE
Vous avez voulu vivre comme moi, cela ne vous allait pas; il est bon que vous pâtissiez un peu.
LE CHEVALIER
Vous me mettez au désespoir, et vous vous repentirez d'avoir si peu écouté la nature.
Mais la nature, la nature, c'est un beau mot, Chonchon, inventé par les pauvres cadets ruinés pour émouvoir la pitié des aînés qui sont sages. La nature vous avait donné une honnête légitime, et elle ne m'ordonne pas d'être un sot parce que vous avez été un dissipateur.
LE CHEVALIER
Vous me poussez à bout. Eh bien! puisque la nature se lait dans vous, elle se taira dans moi, et j'aurai du moins le plaisir de vous dire que vous êtes le plus grand fat de la terre, le plus indigne de votre fortune, le cœur le plus dur, le plus...
LE COMTE
Moi, fat! que cela est vilain de dire des injures! cela sent son homme de garnison. Mon Dieu, vous êtes loin d'avoir les airs de la cour.
LE CHEVALIER
Le sang-froid de ce barbare-là me désespère. Poltron, rien ne t'émeut.
LE COMTE
Tu t'imagines donc que tu es brave parce que tu es en colère?
LE CHEVALIER
Je n'y peux plus tenir, et si tu avais du cœur...
LE COMTE
Ah! ah! ah! foi de soigneur, cela est plaisant. Tu crois que moi qui ai soixante mille livres de rente et qui dois épouser mademoiselle de la Cochonnière avec cinq cent mille francs, je serai assez fou pour me battre contre toi qui n'as rien à risquer? Je vois ton petit dessein : tu voudrais par quelque bon coup d'épée arriver à la succession de ton frère aîné ; il n'en sera rien, mon cher Chonchon, et je vais monter dans ma chaise avec le calme d'un courtisan et la constance d'un philosophe. Holà, mes gens! Adieu, Chonchon. A ce soir, inons Maraudin, à ce soir. Holà! page, un miroir!