ÉRIPHYLE, ALCMÉON
ÉRIPHYLE
Ah! seigneur, demeurez.
Eh quoi ! je vois les dieux, les enfers et la terre, S'élever tous ensemble et m'apporter la guerre : Mes ennemis, les morts, contre moi déchaînés; Tout l'univers m'outrage, et vous m'abandonnez!
ALCMÉON
Je vais périr pour vous, ou punir Hermogide, Vous servir, vous venger, vous sauver d'un perfide.
ÉRIPHYLE
Je vous faisais son roi; mais, hélas! mais, seigneur, Arrêtez; connaissez mon trouble et ma douleur. Le désespoir, la mort, le crime m'environne : J'ai cru les écarter en vous plaçant au trône; J'ai cru même apaiser ces mânes en courroux, Ces mânes soulevés de mon premier époux. Hélas ! combien de fois, de mes douleurs pressée, Quand le sort de mon fils accablait ma pensée, Et qu'un léger sommeil venait enfin couvrir Mes yeux trempés de pleurs et lassés de s'ouvrir : Combien de fois ces dieux ont semblé me prescrire De vous donner ma main, mon cœur et mon empire.
Cependant, quand je touche au moment fortuné Où vous montez au trône à mon fils destiné, Le ciel et les enfers alarment mon courage; Je vois les dieux armés condamner leur ouvrage : Et vous seul m'inspirez plus de trouble et d'effroi Que le ciel et ces morts irrités contre moi. Je tremble en vous donnant ce sacré diadème; Ma bouche en frémissant prononce : « Je vous aime.» D'un pouvoir inconnu l'invincible ascendant M'entraîne ici vers vous, m'en repousse à l'instant, Et, par un sentiment que je ne puis comprendre, Mêle une horreur affreuse à l'amour le plus tendre.
ALCMÉON
Quels moments! quel mélange, ô dieux qui m'é- D'étonnemcnl, d'horreurs et de félicités! [coûtez, L'orgueil devons aimer, le bonheur de vous plaire, Vos terreurs, vos bontés, la céleste colère, Tant de biens, tant de maux, me pressent à la fois, Que mes sens accablés succombent sous leur poids.
Que votre époux lui-même a quitté le tombeau. Vous avez d'un barbare entendu la menace; Où ne peut point aller sa criminelle audace ? Souffrez qu'au palais même assemblant vos soldats, J'assure au moins vos jours contre ses attentats; Que du peuple étonné j'apaise les alarmes; Que, prêts au moindre bruit, mes amis soient en C'est en vous défendant que je dois mériter [armes. Le trône où votre choix m'ordonne de monter.
ÉRIPHYLE
Allez : je vais au temple, où d'autres sacrifices Pourront rendre les dieux à mes vœux plus pro- Ils ne recevront pas d'un regard de courroux [pices. Un encens que mes mains n'offriront que pour vous.