SCÈNE V
Le duc de FOIX, CONSTANCE, LÉONOR.
LE DUC DE FOIX
Madame, les Français ont délivré ces lieux ; Don Pèdre est descendu dans la nuit éternelle. Gaston de Foix victorieux Attend encore une gloire plus belle, Et demande l'honneur de paraître à vos yeux.
CONSTANCE
Que dites-vous? et qu'osez-vous m'apprendre?
11 paraîtrait en des lieux où je suis! Don Pèdre est mort, et mes ennuis Survivraient encore à sa cendre ?
LE DUC DE FOIX
Gaston de Foix vainqueur en ces lieux va se rendre.
J'ai combattu sous lui ; j'ai vu dans ce grand joui Ce que peut le courage et ce que peut l'amour. Pour moi, seul malheureux(si pourtant je puis l'être, Quand des jours plus sereins pour vous semblent
[renaître), Pénétré, plein de vous jusqu'au dernier soupir, Je n'ai qu'à m'éloigner, ou plutôt qu'à vous fuir.
CONSTANCE
Vous partez !
LE DUC DE FOIX
Je le dois.
CONSTANCE
Arrêtez, Alamir.
LE DUC DE FOIX
Madame !
CONSTANCE
Demeurez; je sais trop quelle vue Vous conduisit en ce séjour.
LE DUC DE FOIX
Quoi ! mon âme vous est connue ?
CONSTANCE
Oui.
LE DUC DE FOIX
Vous sauriez?...
CONSTANCE
Je sais que d'un tendre retour On peut payer vos vœux; je sais que l'innocence, Qui des dehors du monde a peu de connaissance,
Peut plaire et connaître l'amour; Je sais qui vous aimiez, et même avant ce jour; Elle est votre parente, et doublement heureuse. Je ne m'étonne point qu'une âme vertueuse
Ait pu vous chérir à son tour.
Ne partez point, je vais en parler à sa mère, La doter richement est le moins que je doi; Devenant votre épouse, elle me sera chère; Ce que vous aimerez aura des droits sur moi.
Dans vos enfants je chérirai leur père; Vos parents, vos amis, me tiendront lieu des miens ; Je les comblerai tous de dignités, de biens : C'est trop peu pour mon cœur, et rien pour vos ser- Jene ferai jamais d'assez grands sacrifices; [vices. Après ce que je dois à vos heureux secours, Cherchant à m'acquitter je vous devrai toujours.
LE DUC DE FOIX
Je ne m'attendais pas à cette récompense. Madame, ah ! croyez-moi, votre reconnaissance Pourrait me tenir lieu des plus grands châtiments. Non, vous n'ignorez pas mes secrets sentiments; Non, vous n'avez point cru qu'une autre ait pu me Vous voulez, je le vois, punir un téméraire ; [plaire . Mais laissez-le à lui-même, il est assez puni. Sur votre renommée, à vous seule asservi, Je me crus fortuné pourvu que je vous visse ; Je crus que mon bonheur était dans vos beaux yeux; Je vous vis dans Burgos, et ce fut mon supplice.
Oui, c'est un châtiment des dieux D'avoir vu de trop près leur chef-d'œuvre adorable; Le reste de la terre en est insupportable;
LA PRINCESSE DE NAVARRE, ACTE III, SCÈNE VI
Le ciel esl sans clarté, le monde est sans douceurs : On vit dans l'amertume, on dévore ses larmes; Et l'on est malheureux auprès de tant de charmes, Sans pouvoir être heureux ailleurs.
CONSTANCE
Quoi ! je serais la cause et l'objet de vos peines? Quoi ! cette innocente beauté Ne vous tenait pas dans ses chaînes?
Vous osez!...
LE DUC DE FOIX
Cet aveu plein de timidité, Cet aveu de l'amour le plus involontaire, Le plus pur à la fois et le plus emporté, Le plus respectueux, le plus sûr de déplaire, Cet aveu malheureux peut-être a mérité Plus de pitié que de colère.
CONSTANCE
Alamir, vous m'aimez?
LE DUC DE FOIX
Oui, dès longtemps ce cœur D'un feu toujours caché brûlait avec fureur; De ce cœur éperdu voyez toute l'ivresse; A peine encor connu par ma faible valeur, Né simple cavalier, amant d'une princesse,
Jaloux d'un prince et d'un vainqueur, Je vois le duc de Foix amoureux, plein de gloire, Qui, du grand du Guesclin compagnon fortuné,
Aux yeux de l'Anglais consterné, Va vous donner un roi des mains de la Victoire. Pour toute récompense il demande à vous voir; Oubliant ses exploits, n'osant s'en prévaloir, Il attend son arrêt, il l'attend en silence. Moins il espère, et plus il semble mériter ;
Est-ce à moi de rien disputer Contre son nom, sa gloire, et surtout sa constance ?
CONSTANCE
A quoi suis-je réduite ! Alamir, écoutez : Vos malheurs sont moins grands que mes calamités ; Jugez-en; concevez mon désespoir extrême; Sachez que mon devoir est de ne voir jamais
Ni le duc de Foix ni vous-même.
Je vous ai déjà dit à quel point je le hais; Je vous dis encor plus : son crime impardonnable
Excitait mon juste courroux; Ce crime jusqu'ici le fit seul haïssable, Et je crains à présent de le haïr pour vous. Après un tel discours il faut que je vous quitte.
LE DUC DE FOIX
Non, madame, arrêtez, il faut que je mérite Cet oracle étonnant qui passe mon espoir. Donner pour vous ma vie est mon premier devoir; Je puis punir encor ce rival redoutable; Même au milieu des siens je puis percer son flanc, Et noyer tant de maux dans les flots de son sang; J'y cours.
CONSTANCE
Ah! demeurez; quel projet effroyable!
Ah ! respectez vos jours à qui je dois les miens; Vos jours me sont plus chers que je ne hais les siens.
LE DUC DE FOIX
Mais est-il en effet si sûr de votre haine ?
CONSTANCE
Hélas! plus je vous vois, plus il m'est odieux. LE DUC DE FOIX, se jetant à genoux, et présentant son épée. Punissez donc son crime en terminant sa peine; Et puisqu'il doit mourir, qu'il expire à vos yeux. 11 bénira vos coups : frappez ; que cette épée Par vos divines mains soit dans son sang trempée, Dans ce sang malheureux, brûlant pour vos attraits!
constance, l'arrêtant.
Ciel! Alamir, que vois-je? et qu'avez-vous pu dire? Alamir, mon vengeur, vous par qui je respire.... Êtes-vous celui que je hais ?
LE DUC DE FOIX
Je suis celui qui vous adore ;
Je n'ose prononcer encore Ce nom haï longtemps et toujours dangereux; Mais parlez : de ce nom faut-il que je jouisse ? Faudra-t-il qu'avec moi ma mort l'ensevelisse, Ou que de tous les noms il soit le plus heureux? J'atends de mon destin l'arrêt irrévocable :
Faut-il vivre, faut-il mourir?
CONSTANCE
Ne vous connaissant pas, je croyais vous haïr ; Votre offense à mes yeux semblait inexcusable. Mon cœur à son courroux s'était abandonné; Mais je sens que ce cœur vous aurait pardonné, S'il avait connu le coupable.
LE DUC DE FOIX
Quoi ! ce jour a donc fait ma gloire et mon bonheur !
CONSTANCE
De don Pèdre et de moi vous êtes le vainqueur.