‹ Théâtre completChapitre 175 sur 1720 · F AT J ME · texte numérisé non relu

F AT J ME

Comment? que prétendez-vous dire?

Va, c'est trop te celer le destin de Zaïre. Le secret du Soudan doit encor se cacher; Mais mon cœur dans le tien se plaît à s'épancher. Depuis près de trois mois, qu'avec d'autres captives On te fit du Jourdain abandonner les rives, Le ciel, pour terminer les malheurs de nos jours, D'une main plus puissante a choisi le secours. Ce superbe Orosmane...

FATIME

Eh bien !

ZAÏRE

Ce Soudan même, Ce vainqueur des chrétiens... chère Fatime... il

[m'aime...

Tu rougis... je t'entends... garde-toi de penser Qu'à briguer ses soupirs je puisse m'abaisser; Que d'un maître absolu la superbe tendresse M'offre l'honneur honteux du rang de sa maîtresse, Et que j'essuie enfin l'outrage et le danger Du malheureux éclat d'un amour passager. Cette fierté qu'en nous soutient "la modestie Dans mon cœur à ce point ne s'est pas démentie. Plutôt que jusque-là j'abaisse mon orgueil, Je verrais sans pâlir les fers et le cercueil. Je m'en vais t'étonner ; son superbe courage A mes faibles appas présente un pur hommage : Parmi tous ces objets à lui plaire empressés, J'ai fixé ses regards à moi seule adressés; Et l'hymen, confondant leurs intrigues fatales, Me soumettra bientôt son cœur et mes rivales.

FATIME

Vos appas, vos vertus, sont dignes de ce prix; Mon cœur en est flatté plus qu'il n'en est surpris. Que vos félicités, s'il se peut, soient parfaites. Je me vois avec joie au rang de vos sujettes.

Sois toujours mon égale et goûte mon bonheur:

Avec toi partagé, je sens mieux sa douceur.

FATIME

Hélas! puisse le ciel souffrir cet hyménée! Puisse cette grandeur qui vous est destinée, Qu'on nomme si souvent du faux nom de bonheur, Ne point laisser de trouble au fond de votre cœur! N'est-il point en secret de frein qui vous retienne? Ne vous souvient-il plus que vous fûtes chrétienne ?

ZAÏRE

Ah! que dis-tu? pourquoi rappeler mes ennuis? Chère Fatime, hélas 1 sais-je ce que je suis? Le ciel m'a-t-il jamais permis de me connaître? Ne m'a-t-il pas caché le sang qui m'a fait naître?

FATIME

Nércstan, qui naquit non loin de ce séjour,

Vous dit que d'un chrétien vous reçûtes le jour.

Que dis-je ? cette croix qui sur vous fut trouvée,

Parure de l'enfance, avec soin conservée,

Ce signe des chrétiens, que l'art dérobe aux yeux

Sous le brillant éclat d'un travail précieux;

Cette croix, dont cent fois mes soins vous ont parée,

Peut-être entre vos mains est-elle demeurée

Comme un gage secret de la fidélité

Que vous deviez au Dieu que vous avez quitté.

zaïre. [s'ignore

Je n'ai point d'autre 'preuve; et mon cœur qui Peut-il admettre un Dieu que mon amant abhorre? La coutume, la loi, plia mes premiers ans A la religion des heureux musulmans. [enfance Je le vois trop : les soins qu'on prend de notre Forment nos sentiments,nos mœurs, notre croyance. J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. L'instruction fait tout ; et la main de nos pères Grave en nos faibles cœurs ces premiers caractères Que l'exemple et le temps nous viennent retracer, Et que peut-être en nous Dieu seul peut effacer. Prisonnière en ces lieux, tu n'y fus renfermée Que lorsque ta raison, par l'âge confirmée, Pour éclairer ta foi te prêtait son flambeau : Pour moi, des Sarrasins esclave en mon berceau, La foi de nos chrétiens me fut trop tard connue. Contre elle cependant loin d'être prévenue, Cette croix, je l'avoue, a souvent malgré moi Saisi mon cœur surpris de respect et d'effroi : J'osais l'invoquer même avant qu'en ma pensée D'Orosmane en secret l'image fut tracée. J'honore, je chéris ces charitables lois Dont ici Nérestan me parla tant de fois ; Ces lois qui, de la terre écartant les misères, Des humains attendris font un peuple de frères. Obligés de s'aimer, sans doute ils sont heureux.

FATIME. [eUX?

Pourquoi donc aujourd'hui vous déclarer contre A la loi musulmane à jamais asservie, Vous allez des chrétiens devenir l'ennemie; Vous allez épouser leur superbe vainqueur.

ZAÏRE

Qui lui refuserait le présent de son cœur?

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