‹ Théâtre completChapitre 197 sur 1720 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ZAÏRE, FATIME

FATIME

Que je vous plains, madame, et que je vous admire! C'est le Dieu des chrétiens, c'est Dieu qui vous in- 11 donnera la force à vos bras languissants [spire. De briser des liens si chers et si puissants.

Eh! pourrai-je achever ce fatal sacrifice?

FATIME

Vous demandez sa gi\àce, il vous doit sa justice; De votre cœur docile il doit prendre le soin.

ZAÏRE

Jamais de son appui je n'eus tant de besoin.

FATIME

Si vous ne voyez plus votre auguste famille, Le Dieu que vous servez vous adopte pour fille; Vous êtes dans ses bras, il parle à votre cœur. Et quand ce saint pontife, organe du Seigneur, Ne pourrait aborder dans ce palais profane...

ZAÏRE

Ah! j'ai porté la mort dans le sein d'Orosmanc. J'ai pu désespérer le cœur de mon amant ! Quel outrage, Fatime, et quel affreux moment!

[reuse.

Mon Dieu, vous l'ordonnez!... j'eusse été trop heu-

FATIME

Quoi! regretter cneor cette chaîne honteuse! Hasarder la victoire, ayant tant combattu!

ZAÏRE

Victoire infortunée! inhumaine vertu!

Non, tu ne connais pas ce que je sacrifie. Cet amour si puissant, ce charme de ma vie, Dont j'espérais, hélas! tant de félicité, Dans toute son ardeur n'avait point éclaté. Fatime, j'offre à Dieu mes blessures cruelles, Je mouille devant lui de larmes criminelles Ces lieux où tu m'as dit qu'il choisit son séjour; Je lui crie en pleurant : « Ote-moi mon amour, Arrache-moi mes vœux, remplis-moi de toi-même.» Mais, Fatime, à l'instant les traits de ce que j'aime, Ces traits chers et charmants, que toujours je revoi, Se montrent dans mon âme entre le ciel et moi. Eh bien! race des rois, dont le ciel me fit naître, Père, mère, chrétiens, vous mon Dieu, vous mon

[maître, Vous qui de mon amant me privez aujourd'hui, Terminez donc mes jours, qui ne sont plus pour lui! Que j'expire innocente, et qu'une main si chère De ces yeux qu'il aimait ferme au moins la paupière! Ah! que fait Orosmane? 11 ne s'informe pas Si j'attends loin de lui la vie ou le trépas; Il me fuit, il me laisse, et je n'y peux survivre.

FATIME

Quoi ! vous ! fille des rois que vous prétendez suivre, Vous, dans les bras d'un Dieu, votre éternel appui...

ZAÏRE

Eh! pourquoi mon amant n'est-il pas né pour lui?

Orosmane est-il fait pour être sa victime?

Dieu pourrait-il haïr un cœur si magnanime?

Généreux, bienfaisant, juste, plein de vertus,

S'il était né chrétien, que serait-il de plus?

Et plût à Dieu du moins que ce saint interprèle,

Ce ministre sacré que mon âme souhaite,

Du trouble où lu me vois vint bientôt me tirer!

Je ne sais, mais enfin j'ose encore espérer

Que ce Dieu, dont cent fois on m'a peint la clé-

Ne réprouverait point une telle alliance: [mence,

Peut-être, de Zaïre en secret adoré,

11 pardonne aux combats de ce cœur déchiré;

Peut-être, en me laissant au trône de Syrie,

Il soutiendrait par moi les chrétiens de l'Asie.

Fatime, tu le sais, ce puissant Saladin,

Qui ravit à mon sang l'empire du Jourdain,

Qui fit comme Orosmane admirer sa clémence,

Au sein d'une chrétienne il avait pris naissance.

FATIME

Ah! ne voyez-vous pas que pour vous consoler...

ZAÏRE

Laisse-moi ; je vois tout; je meurs sans m'aveugler : Je vois que mon pays, mon sang, tout me condam- Queje suis Lusignan, que j'adore Orosmane; [ne; Que mes vœux, que mes jours à ses jours sont liés. Je voudrais quelquefois me jeter à ses pieds, De tout ce que je suis faire un aveu sincère.

Page 1