Lettre h madame du Deffand, octobre
:;. Il parait avoir de lionne heure travaillé a oe Mahomet, pour lequel, des 1725, son factotum Tlliriot semble lui prendre des notes.
i' Mandez-moi, lui écrit-il le 2'J août, si Mahomet est en hou train d'aller. »
i. Madame du Chàlelet, pariant à d'Argental de cette Zulimr,
30 décembre 173s, lui dit : « Il m'a lu hier sa nouvelle tragédie. Il n'y a pas un vers de fini, il les faisait presque à mesure qVil lisait. » Quelquefois en scène, quand il jouait ses pièces et que la mémoire lui manquait, il y suppléait par l'improvisation. « l'n jour on jouait chez lui Zaïre, dit Wagnière, et il était Lusignan. Au moment de la re< onnaissance, il fondait si fort en larmes qu'il oublia son rôle, et le souf'lleur, qui pleurait aussi, ne put lui donner la réplique. A lors il fit sur-le-champ une demi-douzaine devers neufs ci très-beaux, i
VOLTAIRE AU THEATRE
Zulimc, avant d'établir son frère Mahomet1. » Malheureusement, ce « gros frère » n'était pas facile à faire accepter, du moins par la censure. Elle vit fort bien, par les yeux exercés de Crébillon, à qui Voltaire en voulait dans celte pièce, soi-disant musulmane, et comment chaque coup y allait à la mitre par-dessus le turban. Mahomet ne fut donc pas tout d'abord permis. Quelques représentations qu'il en fit donner avec acclamations par la troupe de Lanoue à Lille, où il passait avec madame du Châtelet2, le dédommagèrent et ne furent pas non plus sans préparer les voies pour l'approbation définitive.
La pièce fut jouée à Paris un an après. Le succès qu'elle obtint3 augmenta le péril des interprétations que les ennemis de Voltaire en pouvaient tirer, et dont lamalveillance était, pour lui, d'autant plus à craindre, qu'il visait alors plus ardemment que jamais à l'Académie française4, où un prélat, l'évêque de Mirepoix, était tout-puissant. Une de ses manœuvres familières, qui consistait à se mettre à l'abri sous le couvert même de ceux qu'on l'accusait d'attaquer, le sauva: Pour se faire absoudre de la pensée d'avoir voulu faire échec à Rome en attaquant La Mecque, il dédia Mahomet au Pape, qui en l'acceptant lui donna le brevet d'absolution qu'il désirait.
On ne voulut pas à l'Académie être plus catholique que le Saint Père : madame Du Châtelet et ses amis venant en aide, Voltaire fut reçu, le 9 mai 1746, en remplacement du président Bouhier, et — ce qui dut singulièrement charmer sa malice — il eut ainsi la joie de devenir le confrère de Crébillon, malgré ce même Mahomet censuré par Crébillon! Atout autre, cette revanche eut suffi; pour Voltaire, ce ne fut pas assez. Il jalousait d'ailleurs les anciens succès du vieux poëte. Sa gloire tragique gênait la sienne. Il lui semblait que si l'auteur d'Atrée et de Rhadamiste n'avaitpas autant existé, ou, ce qui pouvait revenir au même, était quelque peu diminué, la place qu'il se croyait — avec raison d'ailleurs — le droit d'occuper lui-même après Corneille et Racine lui deviendrait plus facile à prendre. Ne pouvant supprimer Crébillon, il s'efforça de l'effacer, de l'amoindrir.
Pour cela, sa tactique fut de prouver que la plupart des sujets traités par ce rival l'avaient été de façon incomplète ou gauche, qu'il les avait «ratés », comme disait Piron, et que rien n'était plus aisé que de mieux faire en refaisant ce qu'il avait fait5.
Il s'y mit avec ce goût qu'il eut toujours pour tout travail sur les idées d'autrui6, et dont la refonte qu'il fit de la Sophonisbe de Mairet fut le dernier et assez pénible effort7. Il y apporta cette activité sans frein ni fatigue8 que la maladie même n'arrêtait pas. N'est-ce pas alors qu'il rimait le plus volontiers ? « Votre ami, écrivait un jour madame Du Châtelet à d'Argental, a été un peu malade, et vous savez que, quand il est malade, il ne peut composer que des vers9. »
Il écrivit successivement : Sémiramis, qui devait détrôner celle de Crébillon , et qui, convenons-en, y réussit, mais sans beaucoup de peine , car la pièce assez faible était de la jeunesse du vieux poëte ; Oreste ensuite, qui fut moins heureux : il ne parvint pas à être le plus fort contre Y Electre du vieil athlète, que Voltaire s'était d'abord promis, en un jour plus prudent, de ne jamais attaquer sur ce champ de victoire10; puis Rome sauvée, qu'il écrivit en huit jours, pour mieux braver, mais sans la vaincre davantage, l'œuvre qu'il y prenait à partie, ce Catilina, si long à naître, si lent à venir qu'on lui avait appliqué le Quousque tandem... adressé par Cicéron au Catilina de l'histoire; puis encore le Triumvirat, écrit beaucoup plus