Lettreau même, 12 août 17 i
VOLTAIRE AU THEATRE
tard, et qui prouva que la vieillesse de Voltaire opposée à celle de Crébillon, dont une tragédie du môme titre avait été la dernière œuvre, n'était pas beaucoup plus vaillante; et enfin les Pclopides, malheureuse pièce, qu'il avait, disait-on, dû écrire en baillant1, et qui se fit complètement battre sur le terrain le plus solide et le plus redoutable de Crébillon, celui d'Atrée et
Thyeste.
En réalité, dans toute cette campagne de concurrence envieuse, il n'avait eu qu'un succès. Sur cinq parties, il n'en avait gagné qu'une seule, S émir amis ; encore lui avait-il fallu, comme atout, ce fameux spectre, qu'il avait pris dans Y H amie t de Shakespeare, et qu'il avait une première fois laissé perdre dans Eryphiie.
Ce qui l'avait soutenu pour Sémiramis, c'était moins encore l'émulation de mieux faire que l'envie de remporter sur Crébillon un succès qu'applaudirait la Cour, où son rival était en faveur, et d'où lui était venu, pour lui-même, une flatteuse invitation à faire cette tragédie. C'est la première Dauphine, infante d'Espagne, qui la lui avait demandée, à un moment où par l'entremise de son ami, le maréchal de Richelieu, il était devenu le grand rimeur des solennités royales, « le poëte des commandements », pour ainsi dire, l'organisateur sur commande des divertissements pour mariages ou pour triomphes. N'est-ce pas trois années auparavant qu'il avait fait, pour le mariage de cette même Dauphine, cet opéra de circonstance, La princesse de Navarre, dont Rameau fut le musicien, et pour lequel, lorsqu'il voulut le transformer à l'occasion d'une autre solennité de Versailles, et en faire les Fêtes de Ramire, il eut recours à la collaboration, certes bien inattendue ici, de Jean-Jacques Rousseau, qui, poëte et musicien, put se charger à la fois, pour cet arrangement, de la besogne de Voltaire et de celle de Rameau2? Voltaire et Jean-Jacques collaborant pour un divertissement de Cour! N'estce pas chose aussi curieuse que peu philosophique?
A la même époque, et nous lui en tiendrons un meilleur compte, car il s'agissait cette fois de chanter une victoire des plus éclatantes et des plus françaises, celle de Fontenoy, Voltaire fit l'opéra du Temple de la Gloire, où son seul tort fut de mettre en scène Trajan pour personnifier Louis XV.
Par ces échappées vers les opéras officiels, il revenait à l'un de ses plaisirs de jeunesse, à l'art de son premier maître Rocbebrune, à ces aimables rhythmes des vers « à mettre en chant», pour lesquels il s'était essayé déjà, nous l'avons vu, dans l'opéra de Samson; qu'il avait repris pour la pastorale de Tanis et Zélide, où lui-même, dit-on, nola quelques couplets3; dont il s'amusait encore à Cirey, auprès du clavecin de son Emilie, quand il écrivit sa Pandore*-, et qui lui revinrent gaîment à l'esprit, en ses dernières années, lorsqu'une visite de Grétry, en quête d'un poëte5 l'ayant mis en verve, il fit coup sur coup deux opéras comiques : Le baron d'Otrante et Les deux tonneaux. Ainsi Rameau lui avait dû son premier poëme, et Grétry les deux premiers livrets qu'on eut écrits pour lui! Tout cela, qui avait bien son prix, ne fut malheureusement qu'esprit et rimes perdus : l'opéra de Samson, nous l'avons dit, ne fut pas joué, et Grétry ne fit ni la partition du Baron d'Otrante, ni celle des Deux tonneaux,
La période lyrique du talent de Voltaire, comme poëte de cour, avait fini assez vite et pour ne recommencer qu'une fois, beaucoup plus tard, lorsqu'à la prière du frère de Louis XVI, Monsieur, il fit, pour une fête en l'honneur de Marie-Antoinette, un divertissement à la mode viennoise : C Hôte et ly Hôtesse.
Ce qui l'avait fait rompre avec Versailles était une boutade sur la favorite qu'il avait un peu trop lestement appelée « belle Pompadourette. » Quelques autres de ces « frasques, » comme disait dWrgenson, qui en tout et partout furent de son caractère, avaient achevé sa
i. « Avez-vous lu les Pelo/jides, écrit madame du DefFaud à l'abbé Barthélémy (20 février 1772); c'est le néant qui me les rappelle. Je suis sûre qu'il bâillait en les composant. » , 2. V. Rousseau, Confessions, Il« part., liv. VII.
3. Lettres mss de l'abbé Le Blanc au président Bouhier, 5 juin et 26 juillet 1733.
4. jjesnoiresterres, Voltaire au château de Cirey, p. 2G7.— Nous
avons vu une lettre de Laborde, du 1j février 1767, 'à propos de cette pièce dont il avait fait la musique, et qui avait été sifflée. Dans le Dernier volume des (Encres de Voltaire, 1862, p. 37b, je trouve une lettre de lui à un M. Sireuil, a propos d'une autre partition composée par M. lloyer sur ce même opéra.
j. V. Grétry, Essais sur la musique, t. I, liv. II.
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disgrâce, et il était parti.... pour une autre cour. Ce philosophe ne pouvait plus s'en passer.
Il s'en alla chez Frédéric, à Berlin, pour y philosopher et y médire ; pour réciter ses tragédies aux princesses1, ou les arrangera l'usage des princes2. Il ne sut guère, avec tout cela, s'y faire que des ennemis, en flattant ceux de son pays; et il'en revint sans savoir sur quel sol nouveau se poser. La France, où on l'appelait « le prussien 8, » ne voulait plus le reconnaître, et la Prusse ne voulait plus le garder.
Sa fortune le sauva. Il y avait déjà trouvé une indépendance gaspillée, il est vrai, ou enchaînée partout; il s'en servit encore pour s'acheter une sorte de patrie mixte, moitié française et moitié suisse, sur la lisière presque internationale où se trouvent les deux châteaux, les Délices et Ferney, qu'il devait rendre si célèhres.
Chez Frédéric, il ne s'était plus guère occupé de théâtre. A peine y avait-il veillé de loin, par l'entremise de d'Argental, à la reprise de ses pièces par les comédiens de Paris; il n'en avait pas écrit de nouvelles. Aux Délices et à Ferney ce fut tout autre chose : il retrouva son ardeur des beaux jours du château de Cirey, sa verve des brillantes soirées de la rue Traversière à Paris, où il vantait si haut, à qui voulait l'entendre, ce « théâtre de son grenier, » sur lequel il avait créé, inventé Le Kain! Il redevint poëte, impressario, comédien ; il fit des pièces, les « monta, » et les joua.
Son « théâtre domestique, » comme Lessing 4 appelle cette partie de son œuvre, composée pour son propre divertissement, et qui n'eût peut-être pas été pour celui du public, s'augmenta ainsi de deux ou trois pièces.
Boursoufle et les Originaux avaient défrayé , comme nouveautés particulières , le répertoire du château de Cirey ; pour celui des Délices et de Ferney, il fit Chariot, puis La femme qui a raison, petites pièces intimes à l'usage des amis, dont elles n'auraient jamais dû dépasser le cercle.
La dernière eut cette imprudence. Elle fut imprimée, courut le monde, et arriva jusqu'à Paris, où Fréron, qui déjà s'était pris de façon assez vive à quelques œuvres de Voltaire, notamment à son Candide, la malmena très-vertement5. Ce fut le vrai commencement d'une lutte restée fameuse, dont la représentation de V Ecossaise devint, comme Fréron l'appelait lui-même, « la grande bataille. »
Jusqu'alors Voltaire, malgré ce que son esprit avait d'agressif, ne s'était pas échappé jusqu'aux personnalités publiques, jusqu'aux attaques directes, en plein théâtre, contre ses ennemis, qui n'étaient, au vrai, que ses critiques presque toujours sincères.
A l'époque de sa guerre contre l'abbé Desfontaines, il avait bien composé une comédie de X Envieux, où il pensait avoir retracé la ressemblance parfaite de son adversaire, sans s'imaginer qu'on pourrait tout aussi] bien et mieux l'y reconnaître lui-même; mais, sur les instances toujours si. bonnes conseillères de madame Du Châtelet,j il avait renoncé à cette vilaine vengeance6.
Cette fois, l'ennemi est plus redoutable, l'attaque a été plus vive, plus longue et menace de continuer; la douce et prudente Emilie n'est plus là ; Voltaire jpoussera son atroce folie jusqu'au bout, il satisfera son emportement, il ne reculera pas devant l'odieux spectacle d'un ennemi livré en victime au public, sous les coups de fouet de la colère et de la calomnie. Il n'a fait qu'une concession, et moins consentie encore qu'imposée : Fréron, qui est son critique à vendre et vendu de X Ecossaise, Fréron qu'il voulait y appeler Frelon, par une allusion transparente aux vilaines piqûres et au parasitisme vénal qu'il lui prête, prendra le nom de Wasp,
1 . V. dans les Lettres inédites de Voltaire, publiées récemment par M. Victor Advielle, p. 20, celle où il parle à la mère du roi Frédéric des lectures qu'il lui a faites de Znlime.
2. C'est pour les frères de Frédéric, qui jouaient à Berlin des tragédies françaises, qu'il mit en trois actes, en y supprimant les femmes, sa pièce du Duc de Foix, devenue le Duc d'Alençon.