L'Année littéraire, 1760, t. IV, p
6. Lettres inédites de madame du Cliàtelet à d'Argental, p. 102, 112, 131.
VOLTAIRE AU THEATRE
qui est la traduction anglaise de l'autre, el que le sujet tout anglais de la pièce rend très-vraisemblable; mais ce ne sera que méchanceté remise : sur la pièce imprimée, c'est Frelon et non Wasp qui reparaîtra! Cette bataille de l'Ecossaise fat le dernier combat public de Voltaire, sa dernière attaque de nerfs, pourrait-on dire. Après cela, il semble se calmer un peu. Madame Denis, sa nièce, le trouve plus traitable : « L'âge ayant, dit-elle, modéré sa grande vivacité, et le rendant bien plus doux qu'autrefois1. »
La pointe est enfin émoussée, on le sent bien à ce qu'il écrit encore, dumoinspourle théâtre. Il commence, pour ne la finir que plus tard, cette pauvre tragédie de Bon Pcdre, qui ne sera jamais jouée, mais qu'il publie avec une interminable préface qui ne la rend pas plus légère; il donne Olympiè, en criant qu'il n'a mis que six jours à la faire, et on lui répond avec le plus spirituel bon sens, qu'il n'aurait pas dû se reposer le septième; il fait jouer le Droit du Seigneur, « comédie philosophique », disent les Mémoires secrets2, qui la tuent de ce seul mot -: il ne s'y nomme pas, il la met sur le compte d'un pauvre jeune débutant bien novice, bien gauche3; et le public est assez peu charitable pour le croire ; il abuse d'un reste de puissance pour imposer aux comédiens sa pièce des Scythes, dont Grimm, qui parle de tout, n'ose pas, par déférence, dire un seul mot après la représentation; il publie les Guèbres, où, sous prétexte de tolérance, il commence par faire dans la préface une critique ÏÏAthalie on ne peut plus intolérante; il hasarde les Lois de Minos, et sans profit pour son talent, que personne n'y retrouve, il compromet sa popularité par des allusions flatteuses à l'impopulaire chancelier Maupeou, que tout le monde s'indigne d'y reconnaître4; enfin, ne pouvant quitter cet arttragique, dontlaflamme si vive, si brûlante en lui autrefois, ne Ta que trop quitté, il fait coup sur coup Irène et Agathocle, et par ces deux tragédies « de sa caducité », comme on les appelle, il achève de venger Corneille de ce que, dans les critiques à outrance de son Commentaire, il a dit avec si peu de pitié des œuvres de sa laborieuse vieillesse.
Là s'arrête sa longue tâche de poète dramatique, presque au moment même où va finir sa vie, dont malgré plus d'un insuccès ce fut l'œuvre la plus brillante, et, malgré quelques fautes, la plus moralement irréprochable : « Pour Voltaire, écrivait La Harpe, devenu vieux lui-môme et se repentant, il serait trop heureux de n'avoir à se reprocher que ses péchés du théâtre î »
Il est à Paris quand on joue Irène, et sa présence fait de la représentation un triomphe. On l'acclame de mille cris, on couronne devant lui son buste sur la scène, c'est une véritable apothéose avant l'heure, mais qui lui est funeste.
La fatigue de tant de gloire. « les folies de son couronnement »», comme dit Tronchin dans une lettre d'une sincérité terrible5, le tuent. Il meurt le 30 mai 1778, pour avoir voulu assister de trop près à son immortalité.
Edouard Fournie r.
27 octobre 187 3.
1. Lettre inédite de madame Denis à Cideville, 29 mars 170 i.