ADÉLAÏDE DU GUESCLIN, ACTE III, SCÈNE III
Voire frère, il est vrai, persécute ma vie, Et par un fol amour et par sa jalousie, Et par l'emportement dont je crains les effets, Et, le dirai-je encor, seigneur? par ses bienfaits. J'atteste ici le ciel, témoin de ma conduite... Mais pourquoi l'attester? Nemours, suis-je réduite, Pour vous persuader de si vrais sentiments, Au secours inutile et honteux des serments? Non, non; vous connaissez le cœur d'Adélaïde: C'est vous qui conduisez ce cœur faible et timide.
NEMOURS
Mais mon frère vous aime!
ADÉLAÏDE
Ah! n'en redoutez rien.
NEMOURS
Il sauva vos beaux jours!
ADÉLAÏDE
Il sauva votre bien.
Dans Cambrai, je l'avoue, il daigna me défendre. Au roi que nous servons il promit de me rendre; Et mon cœur se plaisait, trompé par mon amour, Puisqu'il est votre frère, à lui devoir le jour. J'ai répondu, seigneur, à sa flamme funeste Par un refus constant, mais tranquille et modeste, Et mêlé du respect que je devrai toujours A mon libérateur, au frère de Nemours.
Mais mon respect l'enflamme et mon refus l'irrite. J'anime en l'évitant l'ardeur de sa poursuite. Tout doit, si je l'en crois, céder à son pouvoir; Lui plaire est ma grandeur, l'aimer est mon devoir. Qu'il est loin, juste Dieu! de penser que ma vie, Que mon âme à la vôtre est pour jamais unie, Que vous causez les pleurs dont mes yeux sont
[chargés, Que mon cœur vous adore et que vous m'outragez ! Oui, vous êtes tous deux formés pour mon supplice: Lui, par sa passion; vous, par votre injustice; Vous, Nemours, vous, ingrat, que je vois aujourd'hui Moins amoureux, peut-être, et plus cruel que lui.
NEMOURS
C'en est trop... pardonnez... voyez mon âme en proie A l'amour, aux remords, à l'excès de ma joie. Digne et charmant objet d'amour et de douleur, Ce jour infortuné, ce jour fait mon bonheur. Glorieux, satisfait, dans un sort si contraire, Tout captif que je suis, j'ai pitié de mon frère. 11 est le seul à plaindre avec votre courroux ; Et je suis son vainqueur, étant aimé de vous.