‹ Théâtre completChapitre 25 sur 1720 · DE L'ÉDITION DU THEATRE DE VOLTAIRE PUBLIÉE EN · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITION DU THEATRE DE VOLTAIRE PUBLIÉE EN

Nous donnons ici toutes les pièces de théâtre de M. de Voltaire, avec les variantes que nous avons pu recueillir; ce sera la seule édition correcte et complète. Toutes celles qu'on en a données à Paris sont très-informes : cela ne pouvait être autrement. Il arriva plus d'une fois que le public, séduit par les ennemis de l'auteur, sembla rejeter aux premières représentations les mêmes morceaux qu'il redemanda ensuite avec empressement quand la cabale fut dissipée.

Quelquefois les acteurs, déroutés par les cris de la cabale, se voyaient forcés de changer eux-mêmes les vers qui avaient été le prétexte du murmure; ils leur en substituaient d'autres au hasard. Presque tous ses ouvrages dramatiques ont été représentés et imprimés à Paris dans son absence. De là viennent les fautes dont fourmillent les éditions faites dans cette capitale.

Par exemple, dans la pièce de Gcngis, imprimée par nous in-8°, sous les yeux de l'auteur, on trouve, dans la scène où Gengis paraît pour la première fois, les vers suivants :

Cessez de mutiler tous ces grands monuments, Ces prodiges des arts consacrés par les temps; Respectez-les; ils sont le prix de mon courage. Qu'on cesse de livrer aux flammes, au pillage, Ces archives des lois, ce vaste amas d'écrits, Tous ces fruits du génie, objets de vos mépris : Si l'erreur les dicta, cette erreur m'est utile ; Elle occupe ce peuple, et le rend plus docile, etc.

Ce morceau est tronqué et défiguré dans l'édition de Duchesne et dans les autres. Voici comme il s'y trouve :

Cessez de mutiler tous ces grands monuments, Ces prodiges des arts consacrés par les temps, Echappés aux fureurs des flammes, du pillage : Respectez-les; ils sont le prix de mon courage, etc.

On voit assez que ce qu'on a retranché était absolument nécessaire et très à sa place. >

Ce vers qu'on a substitué,

Echappés aux fureurs des flammes, du pillage^

est un vers indigne de quiconque est instruit des règles de

son art et connaît un peu l'harmonie. Échappés aux fureurs des flammes est une césure monstrueuse.

Ceux qui se plaisent à étudier l'esprit humain doivent savoir que les ennemis de l'auteur, pour faire tomber la pièce, insinuèrent que les meilleurs morceaux étaient dangereux, et qu'il fallait les retrancher ; ils eurent la malignité de faire regarder ces vers comme une allusion à la religion, qui rend le peuple plus docile. Il est évident que par ce passage on ne peut entendre que les sciences des Chinois, méprisées alors des Tartares. On a représenté cette pièce en Italie : il y en a trois traductions. Les inquisiteurs ne se sont jamais avisés de retrancher cette tirade.

La même difficulté fut faite en France à la tragédie de Mahomet. On suscita contre elle une persécution violente ; on fit défendre les représentations : ainsi le fanatisme voulait anéantir la peinture du fanatisme. Rome vengea l'auteur. Le pape Benoît XIV protégea la pièce ; elle lui fut dédiée; des académiciens la représentèrent dans plusieurs villes d'Italie, et à Rome même.

Il faut avouer qu'il n'y a point de pays au monde où les gens de lettres aient été plus maltraités qu'en France : on ne leur rend justice que bien tard.

La tragédie de Tancrède est défigurée d'un bout à l'autre d'une manière encore plus barbare. Dans les éditions de France, il n'y a presque pas une scène où il ne se trouve des vers qui pèchent également contre la langue, l'harmonie et les règles du théâtre. Le libraire de Paris est d'autant plus inexcusable qu'il pouvait consulter notre édition, à laquelle il devait se conformer.

Les éditeurs de Paris ont porté la négligence jusqu'à répéter les mêmes vers dans plusieurs scènes à' Adélaïde du Guesclin. Nous trouvons dans leur édition, à la scène septième du second acte, ces vers qui n'ont pas de sens :

Gardez d'être réduit au hasard dangereux Que les chefs de l'État ne trahissent leurs vœux.

Il y a dans notre édition :

Tous les chefs de l'État, lassés de ces ravages, Cherchent un port tranquille après tant de naufrages* Gardez d'èlre réduit au hasard dangereux De vous voir ou trahir, ou prévenir par eux,

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