‹ Théâtre completChapitre 250 sur 1720 · ADÉLAÏDE DU GUESCLIN, ACTE IV, SCENE V · texte numérisé non relu

ADÉLAÏDE DU GUESCLIN, ACTE IV, SCENE V

Et vous êtes perdu, si le peuple excité Croit dans la trahison trouver sa sûreté. Vos dangers sont accrus.

VENDÔME

Eli bien ! que faut-il faire?

COUCY

Les prévenir, dompter l'amour et la colère. Ayons encor, mon prince, en cette extrémité, Pour prendre un parti sûr, assez de ferme lé. Nous pouvons conjurer ou braver la tempête : Quoi que vous décidiez, ma main est toute prête. Vous vouliez ce matin, par un heureux traité, Apaiser avec gloire un monarque irrité ; Ne vous rebutez pas ! ordonnez, et j'espère Signer en votre nom cette paix salutaire : Mais, s'il vous faut combattre et courir au trépas, Vous savez qu'un ami ne vous survivra pas.

VENDÔME

Ami, dans le tombeau laisse-moi seul descendre; Vis pour servir ma cause et pour venger ma cen- Mon destin s'accomplit, et je cours l'achever : [drc ; Qui ne veut que la mort est sûr de la trouver : Mais je la veux terrible, et, lorsque je succombe, Je veux voir mon rival entraîné dans ma tombe.

coucy. [sédés !

Comment ! de quelle horreur vos sens sont pos-

VENDOME

Il est dans cette tour où vous seul commandez: Et vous m'aviez promis que contre un téméraire...

COUCY

De qui me parlez-vous, seigneur? de votre frère?

VENDÔME

Non, je parle d'un traître et d'un lâche ennemi, D'un rival qui m'abhorre et qui m'a tout ravi. L'Anglais attend de moi la tête du parjure.

COUCY

Vous leur avez promis de trahir la nature ?

VENDÔME

Dès longtemps du perfide ils ont proscrit le sang.

COUCY

Et pour leur obéir vous lui percez le flanc ?

VENDÔME

Non, je n'obéis point à leur haine étrangère; J'obéis à ma rage et veux la satisfaire. Que m'importe l'État et mes vains alliés ?

COUCY

Ainsi donc, à l'amour vous le sacrifiez?

Et vous me chargez, moi, du soin de son supplice !

VENDÔME

Je n'attends pas de vous cette prompte justice. Je suis bien malheureux! bien digne de pitié ! Trahi dans mon amour, trahi dans l'amitié ! Ah! trop heureux dauphin, c'est ton sort que j'envie : Ton amitié, du moins, n'a point été trahie ; Et Tanguy du Chàtel, quand tu fus offensé,' T'a servi sans scrupule et n'a pas balancé. Allez: Vendôme encor, dans le sort qui le presse, Trouvera des amis qui tiendront leur promesse ; D'autres me serviront et n'allégueront pas

Cette triste vertu, l'excuse des ingrats. COUCY, apre~s an long silence.

Non ; j'ai pris mon parti. Soit crime, soit justice, Vous ne vous plaindrez pas que Coucy vous trahisse. Je ne souffrirai pas que d'un autre que moi, Dans de pareils moments, vous éprouviez la foi. Quand un ami se perd, il faut qu'on l'avertisse ; Il faut qu'on le retienne au bord du précipice. Je l'ai dû, je l'ai fait malgré votre courroux ; Vous y voulez tomber, je m'y jette avec vous ; Et vous reconnaîtrez, au succès de mon zèle, Si Coucy vous aimait et s'il vous fut fidèle.

vendôme. [tends ..

Je revois mon ami... Vengeons-nous, vole... at- Non, va, te dis-je, frappe, et je mourrai content. Qu'à l'instant de sa mort, à mon impatience, Le canon des remparts annonce ma vengeance ! J'irai, je l'apprendrai, sans trouble, sans effroi, A l'objet odieux qui l'immole par moi.

Allons,

COUCY

En vous rendant ce malheureux service, Prince, je vous demande un autre sacrifice.

VENDÔME

Parle.

COUCY

Je ne veux pas que l'Anglais en ces lieux, Protecteur insolent, commande sous mes yeux; Je ne veux pas servir un tyran qui nous brave. Ne puis-je vous venger sans être son esclave? Si vous voulez tomber, pourquoi prendre un appui ? Pour mourir avec vous ai-je besoin de lui ? Du sort de ce grand jour laissez-moi la conduite : Ce que je fais pour vous peut-être le mérite. Les Anglais avec moi pourraient mal s'accorder; Jusqu'au dernier moment je veux seul commander.

VENDÔME

Pourvu qu'Adélaïde, au désespoir réduite, Pleure en larmes de sang l'amant qui l'a séduite; Pourvu que de l'horreur de ses gémissements Mon courroux se repaisse à mes derniers moments, Tout le reste est égal, et je te l'abandonne : Prépare le combat, agis, dispose, ordonne. Ce n'est plus la victoire où ma fureur prétend; Je ne cherche pas même un trépas éclatant. Aux cœurs désespérés qu'importe un peu de gloire? Périsse ainsi que moi ma funeste mémoire ! Périsse avec mon nom le souvenir fatal D'une indigne maîtresse et d'un lâche rivai!

COUCY

Je l'avoue avec vous : une nuit éternelle Doit couvrir, s'il se peut, une fin si cruelle. C'était avant ce coup qu'il nous fallait mourir : Mais je tiendrai parole et je vais vous servir.

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