AMÉLIE, LISOIS
LISOIS
Souffrez qu'en arrivant dans ce séjour d'alarmes, Je dérobe un moment au tumulte des armes : Le grand cœur d'Amélie est du parti des rois. Contre eux, vous le savez, je sers le duc de Foix ; Ou plutôt je combats ce redoutable maire, Ce Pépin qui, du trône heureux dépositaire, Eu subjuguant l'État, en soutient la splendeur, Et de Thierri son maître ose être protecteur. Le duc de Foix ici vous tient sous sa puissance : J'ai de sa passion prévu la violence; Et sur lui, sur moi-même et sur votre intérêt, Je viens ouvrir mon cœur et dicter mon arrêt. Écoutez-moi, madame, et vous pourrez connaître L'âme d'un vrai soldat, digne de vous peut-être.
AMÉLIE
Je sais quel est Lisois; sa noble intégrité
Sur ses lèvres toujours plaça la vérité. [peine.
Quoi que vous m'annonciez, je vojus croirai sans
LISOIS
Sachez que si dans Foix mon zèle me ramène, Si de ce prince altier j'ai suivi les drapeaux, Si je cours pour lui seul à des périls nouveaux, Je n'approuvai jamais la fatale alliance Qui le soumet au Maure et l'enlève à la France; Mais, clans ces temps affreux de discorde et d'hor- Je n'ai d'autre parti que celui de mon cœur, [reur, Non que, pour ce héros mon âme prévenue, Prétende à ses défauts fermer toujours ma vue. Je ne m'aveugle pas : je vois avec douleur De ses emportements l'indiscrète chaleur; Je vois que de ses sens l'impétueuse ivresse
L'abandonne aux excès d'une ardente jeunesse; Et ce torrent fougueux, que j'arrête avec soin, Trop souvent me l'arrache et l'emporte trop loin. Mais il a des vertus qui rachètent ses vices. Eh ! qui saurait, madame, où placer ses services, S'il ne nous fallait suivre et ne chérir jamais Que des cœurs sans faiblesse et des princes parfaits? Tout le mien est à lui; mais enfin cette épée- Dans le sang des Français à regret s'est trempée ; Je voudrais à l'État rendre le duc de Foix.
AMÉLIE
Seigneur, qui le peut mieux que le sage Lisois? Si ce prince égaré chérit encor sa gloire, C'est à vous de parler et c'est vous qu'il doit croire. Dans quel affreux parti s'est-il précipité!
LISOIS
Je ne peux à mon choix fléchir sa volonté.
J'ai souvent, de son cœur aigrissant les blessures,
Révolté sa fierté par des vérités dures :
Vous seule à votre roi le pourriez rappeler,
Et c'est de quoi surtout je cherche à vous parler.
Dans des temps plus heureux j'osai, belle Amélie,
Consacrer à ^sos lois le reste de ma vie;
Je crus que vous pouviez, approuvant mon dessein,
Accepter sans mépris mon hommage et ma main;
Mais à d'autres destins je vous vois réservée.
Par les Maures cruels dans Leucate enlevée,
Lorsque ie sort jaloux portait ailleurs mes pas,
Cet heureux duc de Foix vous sauva de leurs bras :
La gloire en est à lui, qu'il en ait le salaire.
Il a par trop de droits mérité de vous plaire;
Il est prince, il est jeune, il est votre vengeur:
Ses bienfaits et son nom, tout parle en sa faveur.
La justice et l'amour vous pressent de vous rend pe.
Je n'ai rien fait pour vous, je n'ai rien à prétendre :
Je me tais.... Cependant, s'il faut vous mériter,
A tout autre qu'à lui j'irais vous disputer :
Je céderais à peine aux enfants des rois même;
Mais ce prince est mon chef, il me chérit, je l'aime.
LE DUC DE FOIX
Lisois, ni vertueux ni superbe à demi, Aurait bravé le prince et cède à son ami. Je fais plus ; de mes sens maîtrisant la faiblesse, J'ose de mon rival appuyer la tendresse, Vous montrer votre gloire, et ce que vous devez Au héros qui vous sert et par qui vous vivez. Je verrai d'un œil sec, et d'un cœur sans envie, Cet hymen qui pouvait empoisonner ma vie. Je réunis pour vous mon service et mes vœux ; Ce bras qui fut à lui combattra pour tous deux : Voilà mes sentiments. Si je me sacrifie, L'amitié me l'ordonne et surtout la patrie. Songez que si l'hymen vous range sous sa loi, Si le prince est à vous, il est à votre roi.
AMÉLIE
Qu'avec étonnement, seigneur, je vous contemple! Que vous donnez au monde un rare et grand
[exemple !
Quoi ! ce cœur (je le crois sans feinte et sans détour) Connaît l'amitié seule et peut braver l'amour! Il faut vous admirer, quand on sait vous connaître : Vous servez votre ami, vous servirez mon maître. Un cœur si généreux doit penser comme moi : Tous ceux de votre sang sont l'appui de leur roi. Eh bien ! de vos vertus je demande une grâce.
LISOIS
Vos ordres sont sacrés : que faut-il que je fasse?
AMÉLIE
Vos conseils généreux me pressent d'accepter Ce rang dont un grand prince a daigné me flatter. Je ne me cache point combien son choix m'honore ; J'en vois toute la gloire ; et quand je songe encore Qu'avant qu'il fût épris de ce funeste amour, Il daigna me sauver et l'honneur et le jour, Tout ennemi qu'il est de son roi légitime, Tout allié du Maure et protecteur du crime, Accablée à ses yeux du poids de ses bienfaits, Je crains de l'affliger, seigneur, et je me tais. Mais, malgré son service et ma reconnaissance, Il faut par des refus répondre à sa constance. Sa passion m'afflige; il est dur à mon cœur, Pour prix de ses bontés, de causer son malheur. Non, seigneur, il lui faut épargner cet outrage. Qui pourrait mieux que vous gouverner son courage? Est-ce à ma faible voix d'annoncer son devoir? Je suis loin de chercher ce dangereux pouvoir. Quel appareil affreux ! quel temps pour l'hyménée ! Des armes de mon roi la ville environnée N'attend que des assauts, ne voit que des combats; Le sang de tous côtés coule ici sous mes pas. Armé contre mon maître, armé contre son frère! Que de raisons.... Seigneur, c'est en vous que j'es- Pardonnez.... achevez vos desseins généreux; [père. Qu'il me rende à mon roi, c'est tout ce que je veux. Ajoutez cet effort à l'effort que j'admire: Vous devez sur son cœur avoir pris quelque empire. Ud esprit mâle et ferme, un ami respecté, Fait parler le devoir avec autorité; Ses conseils sont des lois.