LE DUC DE FOIX, ACTE II, SCENE IV
LE DUC, LISOIS
Mo
LISOIS
A vos ordres, seigneur, vous me voyez rendu. :D'où vient sur votre front ce chagrin répandu? Votre âme, aux passions longtemps abandonnée, A-t-elle en liberté pesé sa destinée?
LE DUC
Oui.
LISOIS
Quel est le projet où vous vous arrêtez?
LE DUC
D'ouvrir enfin les yeux aux infidélités,
De sentir mon malheur et d'apprendre à connaître
La perfide amitié d'un rival et d'un traître.
LISOIS
Comment?
LE DUC
C'en est assez.
LISOIS
C'en est trop, entre nous.
Ce traître, quel est-il?
LE DUC
Me le demandez-vous ? De l'affront inouï qui vient de me confondre, Quel autre était instruit ? quel 'autre en doit ré- Je sais trop qu'Amélie ici vous a parlé; [pondre? En vous nommant à moi l'infidèle a tremblé; Vous affectez sur elle un odieux silence, Interprète muet de votre intelligence.
Je ne sais qui des deux je dois plus détester.
LISOIS
Vous sentez-vous capable au moins de m'écouter?
LE DUC
Je le veux.
LISOIS
Pensez-vous que j'aime encor la gloire?
M'estimez-vous encore et pouvez-vous me croire ?
LE DUC
•Oui, jusqu'à ce moment je vous crus vertueux, Je vous crus mon ami.
LISOIS
Ces titres précieux Ont été jusqu'ici la règle de ma vie ; Mais vous, méritez-vous que je me justifie? Apprenez qu'Amélie avait touché mon cœur Avant que, de sa vie heureux libérateur, Vous eussiez, par vos soins, par cet amour sineère, Surtout par vos bienfaits, tant de droits de lui plaire. Moi, plus soldat que tendre, et dédaignant toujours Ce grand art de séduire, inventé dans les cours, Ce langage flatteur et souvent si perfide, Peu fait pour mon esprit peut-être trop rigide, Je lui parlai d'hymen; et ee nœud respecté, Resserré par l'estime et par l'égalité, Pouvait lui préparer des destins plus propices Qu'un rang plus élevé, mais sur des précipices. Hier avec la nuit je vins dans vos remparts;
Tout votre cœur parut à mes premiers regards. Aujourd'hui j'ai revu cet objet de vos larmes ; D'un œil indifférent j'ai regardé ses charmes, Et je me suis vaincu, sans rendre de combats. J'ai fait valoir vos feux que je n'approuve pas ; J'ai de tous vos bienfaits rappelé la mémoire, L'éclat. de votre rang, celui de votre gloire, Sans cacher vos défauts, vantant votre vertu ; Et pour vous, contre moi, j'ai fait ce que j'ai dû. Je m'immole à vous seul et je me rends justice; Et si ce n'est assez d'un pareil sacrifice, S'il est quelque rival qui vous ose outrager, Tout mon sang est à vous et je cours vous venger.
LE DUC
Que tout ce que j'entends l'élève et m'humilie! Ah ! tu devais sans doute adorer Amélie : Mais qui peut commander à son cœur enflamme ? Non, tu n'as pas vaincu; tu n'avais point aimé.
LISOIS
J'aimais; et notre amour suit notre caractère.
LE DUC
Je ne peux t'imiter : mon ardeur m'est trop chère. Je t'admire avec honte, il le faut avouer. Mon cœur
LISOIS
Aimez-moi, prince, au lieu de me louer ; Et si vous me devez quelque reconnaissance, Faites votre bonheur, il est ma récompense. Vous voyez quelle ardente et fière inimitié Votre frère nourrit contre votre allié : La suite, croyez-moi, peut en être funeste ; Vous êtes sous un joug que ce peuple déteste. Je prévois que bientôt on verra réunis Les débris dispersés de l'empire des lis. Chaque jour nous produit un nouvel adversaire: Hier le Béarnais, aujourd'hui votre frère. Le pur sang de Clovis est toujours adoré; Tôt ou tard il faudra que de ce tronc sacré Les rameaux divisés et courbés par l'orage, [brage. Plus unis et plus beaux, soient notre unique om- Vous, placé près du trône, à ce trône attaché, Si les malheurs des temps vous en ont arraché, A des nœuds étrangers s'il fallut vous résoudre, L'intérêt qui les forme a droit de les dissoudre. On pourrait balancer avec dextérité Des maires du palais la fière autorité ; Et bientôt par vos mains leur puissance affaiblie...
LE DUC
Je le souhaite au moins; mais crois-tu qu'Amélie Dans son cœur amolli partagerait mes feux, Si le même parti nous unissait tous deux? Penses-tu qu'à m'aimer je pourrais la réduire ?
LISOIS
Dans le fond de son cœur je n'ai point voulu lire; Mais qu'importent pour vous ses vœux et ses desseins?
Faut-il que l'amour seul fasse ici nos destins ? Lorsque le grand Clovis, aux champs de la Touraine, Détruisit les vainqueurs de la grandeur romaine .