‹ Théâtre completChapitre 276 sur 1720 · LE DUC DE FOIX, ACTE III, SCÈNE V · texte numérisé non relu

LE DUC DE FOIX, ACTE III, SCÈNE V

Vous, courez, mon cher frère, allez dès ce moment Annoncer à la cour un si grand changement. Soyez libre, partez, et de mes sacrifices Allez offrir au roi les heureuses prémices. Puissé-je à ses genoux présenter aujourd'hui Celle qui m'a dompté, qui me ramène à lui, Qui d'un prince ennemi fait un sujet fidèle, Changé par ses regards et vertueux par elle!

VAMIR, à part.

Il fait ce que je veux, et c'est pour m'accabler.

(A Amélie.) Prononcez notre arrêt, madame, il faut parler.

LE DUC

Eh quoi ! vous demeurez interdite et muette ! De mes soumissions êtes-vous satisfaite?

Est-ce assez qu'un vainqueur vous implore à genoux ? Faut-il encor ma vie, ingrate ! elle est à vous. Un mot peut me l'ôter; la fin m'en sera chère. Je vivais pour vous seule et mourrai pour vous amélie. [plaire.

Je demeure éperdue, et tout ce que je vois Laisse à peine à mes sens l'usage de la voix. Ah ! seigneur, si votre âme, en effet attendrie, Plaint le sort de la France et chérit la patrie. Un si noble dessein, des soins si vertueux, Ne seront point l'effet du pouvoir de mes yeux : Ils auront dans vous-même une source plus pure. Vous avez écouté la voix de la nature ; L'amour a peu de part où doit régner l'honneur.

LE DUC

Non, tout est votre ouvrage, et c'est là mon malheur. Sur tout autre intérêt ce triste amour l'emporte. Accahlez-moi de honte, accusez-moi, n'importe I Dussé-je vous déplaire et forcer votre cœur, L'autel est prêt ; venez.

VAMIR.

Vous osez?...

AMÉLIE

Non, seigneur.

Avant que je vous cède et que l'hymen nous lie, Aux yeux de votre frère arrachez-moi la vie. Le sort met entre nous un obstacle éternel. Je ne puis être à vous.

LE DUC

Vamir... Ingrate... Ah! ciel!

C'en est donc fait... mais non... mon cœur sait se

[contraindre :

Vous ne méritez pas que je daigne m'en plaindre. Je vous rends trop justice; et ces séductions, Qui vont au fond des cœurs chercher nos passions, L'espoir qu'on donne à peine afin qu'on le saisisse, Ce poison préparé des mains de Parti fice, Sont les effets d'un charme aussi trompeur que vain, Que l'œil de la raison regarde avec dédain. Je suis libre par vous : cet art que je déteste, Cet art qui m'enchaîna brise un joug si funeste; Et je ne prétends pas, indignement épris. Rougir devant mon frère et souffrir des mépris. Montrez -moi seulement ce rival qui se cache ;

Je lui cède avec joie un poison qu'il m'arrache. Je vous dédaigne assez tous deux pour vous unir, Perfide! et c'est ainsi que je dois vous punir.

AMÉLIE

Je devrais seulement vous quitter et me taire; Mais je suis accusée et ma gloire m'est chère. Votre frère est présent et mon honneur blessé Doit repousser les traits dont il est offensé. Pour un autre que vous ma vie est destinée; Je vous en fais l'aveu, je m'y vois condamnée. Oui, j'aime; et je serais indigne, devant vous, De celui que mon cœur s'est promis pour époux, Indigne de l'aimer, si, par ma complaisance, J'avais à votre amour laissé quelque espérance. Vous avez regardé ma liberté, ma foi, Comme un bien de conquête et qui n'est plus à moi. Je vous devais beaucoup; mais une telle offense Ferme à la fin mon cœur à la reconnaissance : Sachez que des bienfaits qui font rougir mon front A mes yeux indignés ne sont plus qu'un affront. J'ai plaint de votre amour la violence vaine ; Mais, après ma pitié, n'attirez point ma haine. J'ai rejeté vos vœux que je n'ai point bravés; J'ai voulu votre estime et vous me la devez.

LE DUC

Je vous dois ma colère, et sachez qu'elle égale Tous les emportements de mon amour fatale. Quoi donc! vous attendiez, pour oser m'accabler, Que Vamir fût présent et me vît immoler? Vous vouliez ce témoin de l'affront que j'endure? Allez, je le croirais l'auteur de mon injure, Si.... Mais il n'a point vu vos funestes appas; Mon frère trop heureux ne vous connaissait pas. Nommez donc mon rival : mais gardez-vous de croire Que mon lâche dépit lui cède la victoire, [temps: Je vous trompais, mon cœur ne peut feindre long- Je vous traîne à l'autel, à ses yeux expirants; Et ma main, sur sa cendre, à votre main donnée, Va tremper dans le sangles flambeaux d'hyménée. Je sais trop qu'on a vu, lâchement abusés, Pour des mortels obscurs des princes méprisés ; Et mes yeux perceront, dans la foule inconnue, Jusqu'à ce vil objet qui se cache à ma vue.

VAMIR.

Pourquoi d'un choix indigne osez-vous l'accuser?

LE DUC

Et pourquoi, vous, mon frère, osez-vous l'excuser? Est-il vrai que de vous elle était ignorée? Ciel! à ce piège affreux ma foi serait livrée! Tremblez !

VAMIR.

Moi ! que je tremble! ah! j'ai trop dévoré L'inexprimable horreur où toi seul m'as livré. J'ai forcé trop longtemps mes transports au silence : Connais-moi donc, barbare, et remplis ta vengean- Connais un désespoir à tes fureurs égal : [ce !

Frappe, voilà mon cœur et voilà ton rival!

LE DUC

Toi, cruel! toi, Vamir L

VAMIR.

Oui, depuis deux années, L'amour la plus secrète a joint nos destinées. C'est toi dont les fureurs ont voulu m'arracher Le seul bien sur la terre, où j'ai pu m'attacher. Tu fais depuis trois mois les horreurs de ma vie; Les maux que j'éprouvais passaient ta jalousie : Par tes égarements juge de mes transports. Nous puisâmes tous deux dans ce sang dont je sors L'excès des passions qui dévorent une àme ; La nature à tous deux fit un cœur tout de flamme. Mon frère est mon rival et je l'ai combattu ; J'ai fait taire le sang, peut-être la vertu. Furieux, aveuglé, plus jaloux que toi-même, J'ai couru, j'ai volé, pour t'ôfcer ce que j'aime. Rien ne m'a retenu, ni tes superbes tours, Ni le peu de soldats que j'avais pour secours, JNi le lieu, ni le temps, ni surtout ton courage; Je n'ai vu que ma flamme et ton feu qui m'outrage. L'amour fut dans mon cœur plus fort que l'amitié ; Sois cruel comme moi, punis-moi sans pitié : Aussi bien tu ne peux t'assurer ta conquête, Tu ne peux l'épouser qu'aux dépens de ma tête. A la face des deux je lui donne ma foi ; Je te fais de nos vœux le témoin malgré toi. Frappe, et qu'après ce coup ta cruauté jalouse Traîne aux pieds des autels ta sœur et mon épouse! Frappe, dis-je : oses-tu?

LE DUC

Traître, c'en est assez.

Qu'on l'ôle de mes yeux : soldats, obéissez!

AMÉLIE

{Aux soldais.) {Au duc.)

Non : demeurez, cruels!... Ah ! prince, est-il possible Que la nature en vous trouve une âme inflexible? Seigneur !

VAMIR.

Vous, le prier! plaignez-le plus que moi. Plaignez-le : il vous offense, il a trahi son roi. Va, je suisdans ces lieux pi us puissan t que toi-même ; Je suis vengé de toi : l'on te hait et l'on m'aime.

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