SCÈNE I
VAMIR, AMÉLIE, ÉMAR.
AMÉLIE
Quelle suite, grand Dieu, d'affreuses destinées! Quel tissu de douleurs l'une à l'autre enchaînées! En orage imprévu m'enlève à votre amour : En orage nous joint; et, dans le môme jour, Quand je vous suis rendue, un autre nous sépare ! Vamir, frère adoré d'un frère trop barbare, Vous le voulez, Vamir; je pars, et vous restez!
VAMIR.
Voyez par quels liens mes pas sont arrêtés. Au pouvoir d'un rival ma parole me livre : Je peux mourir pour vous et je ne peux vous suivre.
AMÉLIE
Vous l'osâtes combattre et vous n'osez le fuir!
L'honneur est mon tyran : je lui dois obéir. Profitez du tumulte où la ville est livrée. La retraite à vos pas déjà semble assurée; on vous attend : le ciel a calmé son courroux. Espérez
AMÉLIE
Eh! que puis-je espérer loin de vous?
VAMIR.
Ce n'est qu'un jour.
AMELIE.
Ce jour est un siècle funeste.
Rendez vains mes soupçons, ciel vengeur que j'at- Seigneur, de votre sang le Maure est altéré, [teste ! Ce sang à votre frère est-il donc si sacré? Il aime en furieux, mais il hait plus encore : Il est votre rival et l'allié du Maure. Je crains
VAMIR.
Il n'oserait
AMÉLIE
Son cœur n'a point de frein.
Il vous a menacé, menace- t-il en vain ?
VAMIR.
Il tremblera bientôt : le roi vient et nous venge; La moitié de ce peuple à ses drapeaux se range. Allez : si vous m'aimez, dérobez-vous aux coups Des foudres allumés grondant autour de nous ; Au tumulte, au carnage, au désordre effroyable, Dans des murs pris d'assaut malheur inévitable. Mais redoutez encor mon rival furieux ; Craignez l'amour jaloux qui veille dans ses yeux : Cet amour méprisé se tournerait en rage. Fuyez sa violence : évitez un outrage Qu'il me faudrait laver de son sang et du mien. Seul espoir de ma vie et mon unique bien, Mettez en sûreté ce seul bien qui me reste : Ne vous exposez pas à cet éclat funeste. Cédez à mes douleurs; qu'il vous perde : partez.
AMÉLIE
Et vous vous exposez seul à ses cruautés !
vamir. [frère.
Ne craignant rien pour vous, je craindrai peu mon Que dis-je? mon appui lui devient nécessaire. Son captif aujourd'hui, demain son bienfaiteur, Je pourrai de son roi lui rendre la faveur. Protéger mon rival est la gloire où j'aspire. Arrachez-vous surtout à son fatal empire : Songez que ce matin vous quittiez ses États.
AMÉLIE
Ah! je quittais des lieux que vous n'habitiez pas. Dans quelque asile affreux que mon destin m'en- Vamir, j'y porterai mon amour et ma haine, [traîne, Je vous adorerai dans le fond des déserts, Au milieu des combats, dans l'exil, dans les fers, Dans la mort que j'attends de votre seule absence.
VAMIR.
C'en est trop, vos douleurs ébranlent ma constance : Vous avez trop tardé... Ciel ! quel tumulte affreux !
SCÈ^E II
AMÉLIE, VAMIR, LE DUC, gardes.
LE DUC
Je l'entends ; c'est lui-même. Arrête, malheureux ! Lâche qui me trahis, rival indigne, arrête!
Une te trahit point, mais il t'offre sa tète.
LE DUC DE FOIX
Porte à tous les excès ta haine et ta fureur; [geur. Va, ne perds point de temps : le ciel arme un ven- Tremble, ton roi s'approche : il vient, il va paraître ; Tu n'as vaincu que moi, redoute encor ton maître.
LE DUC
Il pourra te venger, mais non te secourir ; Et ton sang
AMÉLIE
Non, cruel, c'est à moi de mourir.
J'ai tout fait : c'est par moi que ta garde est séduite; J'ai gagné tes soldats, j'ai préparé ma fuite. Punis ces attentats et ces crimes si grands, De sortir d'esclavagre et de fuir ses tyrans: Mais respecte ton frère, et sa femme, et toi-même. Il ne t'a point trahi : c'est un frère qui t'aime; Il voulait te servir quand tu veux l'opprimer. Quel crime a-t-il commis, cruel, que de m'aimer? L'amour n'est-il en toi qu'un juge inexorable?
LE DUC
Plus vous le défendez, plus il devient coupable. C'est vous qui le perdez, vous qui l'assassinez; Vous, par qui tous nos jours étaient empoisonnés; Vous qui, pour leur malheur, armiez des mains si
[chères.
Puisse tomber sur vous tout le sang des deux frères! Vous pleurez! mais vos pleurs ne peuvent me trom- Je suis prêt à mourir et prêt à le frapper. [per ; Mon malheur est au comble, ainsi que ma faiblesse. Oui, je vous aime encor; le temps, le péril presse: Vous pouvez à l'instant parer le coup mortel. Voilà ma main, venez : sa grâce est à l'autel.
AMÉLIE
Moi, seigneur?
LE DUC
C'est assez.
AMÉLIE
Moi, que je le train sse !
LE DUC
Arrêtez... répondez...
AMÉLIE
Je ne puis.
LE DUC
Qu'il périsse.
VAMIR.
Ne vous laissez pas vaincre en ces affreux combats; Osez m'aimer assez pour vouloir mon trépas : Abandonnez mon sort au coup qu'il me prépare. Je mourrai triomphant des mains de ce barbare ; Et si vous succombiez à son lâche courroux, Je n'en mourrais pas moins, mais je mourrais par le duc. [vous.
Qu'on l'entraîne à la tour; allez, qu'on m'obéisse!