‹ Théâtre completChapitre 299 sur 1720 · CÉSAR, BRUTUS · texte numérisé non relu

CÉSAR, BRUTUS

CÉSAR

Demeure, c'est ici que tu dois m'écouter. Où vas-tu, malheureux?

BRUTUS

Loin de la tyrannie.

CÉSAR

Licteurs, qu'on le retienne.

BRUTGS.

Achève et prends ma vie.

CÉSAR

Brutus, si ma colère en voulait à tes jours, Je n'aurais qu'à parler, j'aurais fini leur cours. Tu l'as trop mérité. Ta fière ingratitude Se fait de m'offenser une farouche étude. Je te retrouve encore avec ceux des Romains Dont j'ai plus soupçonné les perfides desseins; Avec ceux qui tantôt ont osé me déplaire, Ont blâmé ma conduite, ont bravé ma colère.

BRUTUS

Ils parlaient en Romains, César, et leurs avis, Si les dieux t'inspiraient, seraient encor suivis.

CÉSAR

Je souffre ton audace et consens à t'entendre : De mon rang avec toi je me plais à descendre. Que me reproches-tu?

BRUTUS

Le monde ravagé, Le sang des nations, ton pays saccagé; Ton pouvoir, tes vertus, qui font tes injustices, Qui de tes attentats sont en toi les complices; Ta funeste bonté qui fait aimer tes fers, Et qui n'est qu'un appât pour tromper l'univers.

CÉSAR

Ah! c'est ce qu'il fallait reprocher à Pompée. Par sa feinte vertu la tienne fut trompée. Ce citoyen superbe, à Rome plus fatal, N'a pas même voulu César pour son égal. Crois-tu, s'il m'eût vaincu, que cette âme hautaine Eût laissé respirer la liberté romaine?

Sous un joug despotique il t'aurait accablé. Qu'eût fait Brutus alors?

BRUTUS

Brutus l'eût immolé.

CÉSAR

Voilà donc ce qu'enfin ton grand cœur me destine ! Tu ne t'en défends point. Tu vis pour ma ruine, Brutus !

Si tu le crois, préviens donc ma fureur. Qui peut te retenir?

césar, lui présentant la lettre de Servilie. La nature et mon cœur.

Lis, ingrat, lis; connais le sang que tu m'opposes; Vois qui tu peux haïr et poursuis si tu l'oses.

BRUTUS

Oùsuis-je?qu'ai-jelu? me trompez-vous, mes yeux?

CÉSAR

Eh bien ! Brutus, mon fils !

BRUTUS

Lui, mon père! grands dieux!

CÉSAR

Oui, je le suis, ingrat! Quel silence farouche ! Que dis-je? quels sanglots échappent de ta bouche ? Mon fils... Quoi! je te tiens muet entre mes bras! La nature t'étonne, et ne t'attendrit pas !

BRUTUS

0 sort épouvantable et qui me désespère !

0 serments! ô patrie ! ô Rome toujours chère ï

César!. ..Ah! malheureux! j'ai trop longtemps vécu.

CÉSAR

Parle. Quoi ! d'un remords ton cœur est combattu ! Ne me déguise rien. Tu gardes le silence! Tu crains d'être mon fils; ce nom sacré t'offense : Tu crains de me chérir, de partager mon rang ; C'est un malheur pour toi d'être né de mon sang! Ah ! ce sceptre du monde et ce pouvoir suprême, Ce César, que tu hais, les voulait pour toi-même. Je voulais partager avec Octave et toi Le prix de cent combats et le titre de roi.

BRUTUS

Ah! dieux!

CÉSAR

Tu veux parler et te retiens à peine ! Ces transports sont-ils donc de tendresse ou de hai- Quel est donc le secret qui semble t' accabler? [ne?

BRUTUS

César....

CÉSAR

Eh bien ! mon fils?

BRUTUS

Je ne puis lui parler.

CÉSAR

Tu n'oses me nommer du tendre nom de père?

BRUTUS

Si tu l'es, je te fais une unique prière.

CÉSAR

Parle : en te l'accordant, je croirai tout gagner.

BRUTUS

Fais-moi mourir sur l'heure, ou cesse de régner.

CÉSAR

Ah ! barbare ennemi, tigre que je caresse! Ah ! cœur dénaturé qu'endurcit ma tendresse ! Va, tu n'es plus mon fils. Va, cruel citoyen, Mon cœur désespéré prend l'exemple du tien : Ce cœur, à qui tu fais cette effroyable injure, Saura bien comme toi vaincre enfin la nature. Va, César n'est pas fait pour te prier en vain; J'apprendrai de Brutus à cesser d'être humain : Je ne te connais plus. Libre dans ma puissance, Je n'écouterai plus une injuste clémence. Tranquille, à mon courroux je vais m'abandonncr ;

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