LA MORT DE CÉSAR, ACTE TU, SCÈNE V
Mon cœur par tes exploits fut pour toi prévenu, Avant que pour ton sang- tu m'eusses reconnu. Je me suis plaint aux dieux de voir qu'un si grand Fût à la fois la gloire et le fléau de Rome, [homme Je déteste César avec le nom de roi : Mais César citoyen serait un dieu pour moi; Je lui sacrifierais ma fortune et ma vie.
CÉSAR
Que peux-tu donc haïr en moi ?
BRUTUS
La tyrannie.
Daigne écouter les vœux, les larmes, les avis De tous les vrais Romains, du sénat, de ton fils. Veux-tu vivre en effet le premier de la terre, Jouir d'un droit plus saint que celui de la guerre, Être encor plus que roi, plus même que César?
CÉSAR
Eh bien ?
Tu vois la terre enchaînée à ton char : Romps nos fers, sois Romain, renonce au diadème.
CÉSAR
Ah! que proposes-tu?
BRUTUS
Ce qu'a fait Sylla même.
Longtemps dans notre sang Sylla s'était noyé; Il rendit Rome libre et tout fut oublié. Cet assassin illustre, entouré de victimes, En descendant du trône effaça tous ses crimes. Tu n'eus point ses fureurs, ose avoir ses vertus. Ton cœur sut pardonner; César, fais encore plus. Que servent désormais les grâces que tu donnes ? C'est à Rome, à l'État qu'il faut que tu pardonnes. Alors plus qu à ton rang nos cœurs te sont sou- Alors tu sais régner; alors je suis ton fils, [mis; Quoi ! je te parle en vain?
CÉSAR
Rome demande un maître :
Un jour à tes dépens tu l'apprendras peut-être. Tu vois nos citoyens plus puissants que des rois : Nos mœurs changent, Brutus; il faut changer nos La liberté n'est plus que le droit de se nuire : [lois. Rome, qui détruit tout, semble enfin se détruire. Ce colosse effrayant, dont le monde est foulé, En pressant l'univers est lui-même ébranlé. 11 penche vers sa chute, et contre la tempête Il demande mon bras pour soutenir sa tête. Enfin depuis Sylla nos antiques vertus, Les lois, Rome, l'État, sont des noms superflus. Dans nos temps corrompus,pleins de guerres civiles, Tu parles comme au temps des Décès, des Émiles. Caton t'a trop séduit, mon cher fils; je prévoi Que ta triste vertu perdra l'État et toi. Fais céder, si tu peux, ta raison détrompée Au vainqueur de Caton, au vainqueur de Pompée, A ton père qui t'aime et qui plaint ton erreur. Sois mon fils en effet, Brutus ; rends-moi ton cœur : Prends d'autres sentiments, ma bonté t'en con- Nc force point ton âme à vaincre la nature, [jure;
Tu ne me réponds rien? tu détournes les yeu\ ?
BRUTUS
Je ne te connais plus. Tonnez sur moi, grands César... [dieux!
CÉSAR
Quoi! tu t'émeus? ton âme est amollie?
Ah ! mon fils...
BRUTUS
Sais-tu bien qu'il y va de ta vie ?
Sais-tu que le sénat n'a point de vrai Romain Qui n'aspire en secret à te percer le sein ? Que le salut de Rome et que le tien te touche ! Ton génie alarmé te parle par ma bouche; 11 me pousse, il me presse, il me jette à tes pieds.
(// se jette à ses genoux.) César, au nom des dieux, dans ton cœur oubliés; Au nom de tes vertus, de Rome et de toi-même, Dirai-je au nom d'un fils qui frémit et qui t'aime. Qui te préfère au monde et Rome seule à toi? Ne me rebute pas !
césar.
Malheureux, laisse-moi.
Que me veux-tu?
BRUTUS
Crois-moi, ne sois point insensible.
CÉSAR
L'univers peut changer; mon âme est inflexible.
Voilà donc ta réponse?
CÉSAR
Oui, tout est résolu.
Rome doit obéir quand César a voulu.
BRUTUS, d'un air consterné.
Adieu, César.
CÉSAR
Eh quoi ! d'où viennent tes alarmes ?
Demeure encor, mon fils. Quoi! tu verses des larmes ! Quoi ! Brutus peut pleurer ! Est-ce d'avoir un roi ? Pleures-tu les Romains?
BRUTUS
Je ne pleure que toi.
Adieu, te dis-je.
CÉSAR
0 Rome ! ô rigueur héroïque!
Que ne puis-je à ce point aimer ma république !