‹ Théâtre completChapitre 32 sur 1720 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

ŒDIPE, JOCASTE, LE GRAND-PRÊTRE, ÉGINE, DIMAS, ARASPE, le choeur.

OEDIPE

Peuple qui, dans ce temple apportant vos douleurs, Présentez à nos dieux des offrandes de pleurs, Que ne puis-je, sur moi détournant leurs vengean- De la mort qui vous suit étouffer les semences ! [ces, Mais un roi n'est qu'un homme en ce commun dan- Et tout ce qu'il peut faire est de le partager, [ger,

(Au grand-prêlre.) Vous, ministre des dieux que dans Thèbe on adore, Dédaignent-ils toujours la voix qui les implore? Verront-ils sans pitié finir nos tristes jours? Ces maîtres des humains sont-ils muets et sourds?

LE GRAND-PRÊTRE

Roi, peuple, écoutez-moi. Cette nuit, à ma vue, Du ciel sur nos autels la flamme est descendue ; L'ombre du grand Laïus a paru parmi nous, Terrible et respirant la haine et le courroux. Une effrayante voix s'est fait alors entendre : « Les Thébains de Laïus n'ont point vengé la cen- Le meurtrier du roi respire en ces États, [dre ; Et de son souffle impur infecte vos climats. Il faut qu'on le connaisse, il faut qu'on le punisse. Peuple, votre salut dépend de son supplice. »

OEDIPE

Thébains, je l'avoûrai, vous souffrez justement D'un crime inexcusable un rude châtiment. Laïus vous était cher, et votre négligence

Tu le sais, je partis de ce funeste lieu,

Et je dis à Jocaste un éternel adieu.

Cependant l'univers, tremblant au nom d'Alcide,

Attendait son destin de sa valeur rapide ;

A ses divins travaux j'osai m'associer;

Je marchai près de lui ceint du même laurier.

Ma;s parmi les dangers, dans le sein de la guerre,

Je portais ma faiblesse aux deux bouts de la terre.

Le temps, qui détruit tout, augmentait mon amour;

Et, des lieux fortunés où commence le jour,

Jusqu'aux climats glacés où la nature expire,

Je traînais avec moi le trait qui me déchire.

Enfin je viens dans Thèbe, et je puis de mon feu,

Sans rougir, aujourd'hui te faire un libre aveu.

Par dix ans de travaux utiles à la Grèce,

J'ai bien acquis le droit d'avoir une faiblesse ;

Et cent tyrans punis, cent monstres terrassés,

Suffisent à ma gloire et m'excusent assez.

DIMAS

Quel fruit espérez-vous d'un amour si funeste? Venez- vous de l'État embraser ce qui reste? Ravirez-vous Jocaste à son nouvel époux?

PHILOCTÈTE

Son époux! juste ciel! ah! que me dites-vous? Jocaste!... il se pourrait qu'un second hyménée...?

DIMAS

Œdipe à cette reine a joint sa destinée....

PHILOCTÈTE

Voilà, voilà le coup que j'avais pressenti,

Et dont mon cœur jaloux tremblait d'être averti.

DIMAS

Seigneur, la porte s'ouvre, et le roi va paraître.

Tout ce peuple, à longs flots, conduit parle grand prêtre,

Vient conjurer des dieux le courroux obstiné :

Vous n'êtes point ici le seul infortuné.

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