‹ Théâtre completChapitre 322 sur 1720 · GUSMAN, ALZIRE · texte numérisé non relu

GUSMAN, ALZIRE

GUSMAN

J'ai sujet de me plaindre Que l'on oppose encore à mes empressements L'offensante lenteur de ces retardements. J'ai suspendu ma loi prête à punir l'audace De tous ces ennemis dont vous vouliez la grâce : Ils sont en liberté; mais j'aurais à rougir Si ce faible service eût pu vous attendrir. J'attendais encor moins de mon pouvoir suprême; Je voulais vous devoir à ma flamme, à vous-même; Et je ne pensais pas, dans mes vœux satisfaits, Que ma félicité vous coûtât des regrets.

ALZIRE

Que puisse seulement la colère céleste Ne pas rendre ce jour à tous les deux funeste ! Vous voyez quel effroi me trouble et me confond : 11 parle dans mes yeux, il est peint sur mon front. Tel est mon caractère : et jamais mon visage

N'a de mon cœur encor démenti le langage. Qui peut se déguiser pourrait trahir sa foi; C'est un art de l'Europe : il n'est pas fait pour moi.

GUSMAN

Je vois votre franchise, et je sais que Zamore Vit dans votre mémoire et vous est cher encore. Ce cacique1 obstiné, vaincu dans les combats, S'arme encor contre moi de la nuit du trépas. Vivant, je l'ai dompté; mort, doit-il être à craindre? Cessez de m'offenser, et cessez de le plaindre : Votre devoir, mon nom, mon cœur, en sont blessés; Et ce cœur est jaloux des pleurs que vous versez.

ALZIRE

Ayez moins de colère et moins de jalousie. Un rival au tombeau doit causer peu d'envie. Je l'aimai, je l'avoue, et tel fut mon devoir ; De ce monde opprimé Zamore était l'espoir. Sa foi me fut promise, il eut pour moi des charmes, Il m'aima ; son trépas me coûte encor des larmes. Vous, loin d'oser ici condamner ma douleur, Jugez de ma constance, et connaissez mon cœur ; Et, quittant avec moi cette fierté cruelle, Méritez, s'il se peut, un cœur aussi fidèle.

Page 1