SCÈNE IV
MONTÈZE, ZAMORE, américains.
ZAMORE
Cher Montèze, est-ce toi que je tiens dans mes bras? Revois ton cher Zamore échappé du trépas, Qui du sein du tombeau renaît pour te défendre ; Revois ton tendre ami, ton allié, ton gendre. Alzire est-elle ici ? parle, quel est son sort ? Achève de me rendre ou la vie ou la mort.
MONTÈZE.
Cacique malheureux! sur le bruit de ta perte, Aux plus tendres regrets notre âme était ouverte; Nous te redemandions à nos cruels destins, [mains. Autour d'un vain tombeau que t'ont dressé nos Tu vis; puisse le ciel te rendre un sort tranquille! Puissent tous nos malheurs finir dan^cet asile! Zamore, ah! quel dessein t'a conduit dans ces lieux?
ZAMORE
La soif de me venger, toi, ta fille et mes dieux.
MONTÈZE.
Que dis-tu?
ZAMORE
Souviens-toi du jour épouvantable Où ce fier Espagnol, terrible, invulnérable, Renversa, détruisit jusqu'en leurs fondements, Ces murs que du Soleil ont bâtis les enfants « : Gusman était son nom. Le destin qui m'opprime Ne m'apprit rien de lui que son nom et son crime. Ce nom, mon cher Montèze, à mon cœur si fatal, Du pillage et du meurtre était l'affreux signal. A ce nom, de mes bras on arracha ta fille; Dans un vil esclavage on traîna ta famille ; On démolit ce temple, et ces autels chéris Où nos dieux m'attendaient pour me nommer ton On me traîna vers lui : dirai-je à quel supplice, [fils. A quels maux me livra sa barbare avarice, Pour m' arracher ces biens par lui déifiés, Idoles de son peuple et que je foule aux pieds? Je fus laissé mourant au milieu des tortures. Le temps ne peut jamais affaiblir les injures : Je viens après trois ans d'assembler des amis, Dans leur commune haine avec nous affermis : Ils sont dans nos forêts, et leur foule héroïque Vient périr sous ces murs ou venger l'Amérique.
MONTÈZE.
Je te plains; mais, hélas! où vas-tu t'empoiler? Ne cherche point la mort qui voulait t'éviter. Que peuvent tes amis et leurs armes fragiles, Des habitants des eaux dépouilles inutiles, Ces marbres impuissants en sabres façonnés, Ces soldats presque nus et mal disciplinés, Contre ces fiers géants, ces tyrans de la terre, De fer étincelants, armés de leur tonnerre, Qui s'élancent sur nous, aussi prompts que les ven ts,
1. Les Péruviens, qui avaient leurs fables comme les peuples de notre continent, croyaient que leur premier inca, qui bâtit Cusco, était fils du Soleil.
Sur des monstres guerriers pour eux obéissants? L'univers a cédé; cédons, mon cher Zamore.
ZAÏdORE.
Moi fléchir, moi ramper, lorsque je vis encore ! Ah! Montèze, crois-moi, ces foudres, ces éclairs, Ce fer dont nos tyrans sont armés et couverts, Ces rapides coursiers qui sous eux font la guerre, Pouvaient à leur abord épouvanter la terre : Je les vois d'un œil fixe et leur ose insulter; Pour les vaincre il suffît de ne rien redouter. Leur nouveauté, qui seule a fait ce monde esclave, Subjugue qui la craint et cède à qui la brave. L'or, ce poison brillant qui naît dans nos climats, Attire ici l'Europe et ne nous défend pas. [avares, Le fer manque à nos mains; les deux, pour nous Ont fait ce don funeste à des mains plus barbares; Mais pour venger enfin nos peuples abattus, Le ciel, au lteu de fer, nous donna des vertus. Je combats pour Alzire et je vaincrai pour elle.
montèze.
Le ciel est contre toi : calme un frivole zèle. Les temps sont trop changés.
Que peux-tu dire, hélas !
Les temps sont-ils changés si ton cœur ne l'est pas ; Si ta fille est fidèle à ses vœux, à sa gloire, Si Zamore est présent encore à sa mémoire? Tu détournes les yeux, tu pleures, tu gémis I
MONTÈZE.
Zamore infortuné!
ZAMORE
Ne suis-je plus ton fils?
Nos tyrans ont flétri ton âme magnanime; Sur le bord de la tombe ils t'ont appris le crime.
MONTÈZE.
Je ne suis point coupable, et tous ces conquérants, Ainsi que tu le crois, ne sont point des tyrans. Il en est que le ciel guida dans cet empire, Moins pour nous conquérir qu'afin de nous in- Qui nous ont apporté de nouvelles^vertusjstruire1; Des secrets immortels et des arts inconnus, La science de l'homme, un grand exemple à suivre; Enfin l'art d'être heureux, de penser et de vivre,
ZAMORE
Que dis-tu? quelle horreur ta bouche ose avouer! Alzire est leur esclave et tu peux les louer!
MONTÈZE.
Elle n'est point esclave.
ZAMORE
Ah! Montèze ! ah ! mon père!
Pardonne à mes malheurs, pardonne à ma colère; Songe qu'elle est à moi par des nœuds éternels : Oui, tu me l'as promise aux pieds des immortels; Ils ont reçu sa foi, son cœur n'est point parjure.
1. On voit que Monlèze, persuadé comme il l'est, ne fait point une lâcheté en refusant sa fille à Zamore. Il doit trop aimer sa religion et sa fille pour la céder à un idolâtre qui ne pourrait la défendre.