ZULIME, ACTE III, SCÈNE VI
Je le crus vertueux,, Ramire, autant que brave;
Je corrigeai le sort qui te fit mon esclave :
Je te devais beaucoup, je t'en donnais le prix,
J'allais avec les tiens te rendre à ton pays.
Le ciel sait si mon cœur abhorrait l'injustice
Qui voulait de ton sang le fatal sacrifice.
Ma fille a cru, sans doute, une indigne terreur;
Et son aveuglement a causé son erreur.
Je t'adresse, cruel, une plainte impuissante :
Ton fol amour insulte à ma voix expirante.
Contre les passions que peut mon désespoir?
Que veux- tu? Je me mets moi-môme en ton pou-
Accepte tous mes biens, je te les sacrifie ; [voir :
Rends-moi mon sang, rends-moi mon honneur et
Tu ne me réponds rien, barbare! [ma vie.
RAMIRE
Écoute-moi.
Tes trésors, tes bienfaits, ta fille sont à toi. Soit vertu, soit pitié, soit intérêt plus tendre, Au péril de sa gloire elle osa nous défendre; Pour toi de mille morts elle eût bravé les coups. Elle adore son père et le trahit pour nous; Et je crois la payer du plus noble salaire, En la rendant aux mains d'un si vertueux père.
BÉNASSAR.
Toi, Ramire?
Zulime est un objet sacré Que mes profanes yeux n'ont point déshonoré. Tu coûtas plus de pleurs à son âme séduite Que n'en coûte à tes yeux sa déplorable fuite. Le temps fera le reste; et tu verras un jour Qu'il soutient la nature et qu'il détruit l'amour. Et si dans ton courroux je te croyais capable D'oublier pour jamais que ta fille est coupable; Si ton cœur généreux pouvait se désarmer, Chérir encor Zulime....
BÉNASSAR.
Ah! si je puis l'aimer!
Que me demandes-tu? conçois-tu bien la joie Du plus sensible père au désespoir en proie, Qui, noyé si longtemps dans des pleurs superflus, Reprend sa fille enfin quand il ne l'attend plus? Moi, ne la plus chérir! Ya, ma chère Zulime Peut avec un remords effacer tout son crime; Va, tout est oublié, j'en jure mon amour: Mais puis-je à tes serments me fier à mon tour? Zulime m'a trompé ! Quel cœur n'est point parjure? Quel cœur n'est point ingrat?
ramire.
Que le tien se rassure.
Atide est dans ces lieux; Atide est, comme moi, Du sang infortuné de notre premier roi : Nos captifs malheureux, brûlant du même zèle, N'ont tout fait avec moi, tout tenté que pour elle ; Je la livre en otage et la mets dans tes mains. Toi, si je fais un pas contraire à tes desseins, Sur mon corps tout sanglant verse le sang d'Atide : Mais si je suis fidèle'et si l'honneur me guide,
Toi-même arrache Atide à ces bords ennemis, Appelle tous les tiens, délivre nos amis. Le temps presse : peux-tu me donner ta parole? Peux-tu me seconder?
BÉNASSAR.
Je le puis et j'y vole. Déjà quelques guerriers, honteux de me trahir, Reconnaissent leur maître et sont près d'obéir. Mais aurais-tu, Ramire, une âme assez cruelle Pour abuser encor mon amour paternelle?
Pardonne à mes soupçons.
RAMIRE
Va, ne soupçonne rien ; Mon plus cher intérêt s'accorde avec le tien. Je te vois comme un père.
BÉNASSAR.
A toi je m'abandonne.
Dieu voit du haut des cieux la foi que je te donne.
RAMIRE
Adieu; reçois la mienne.