‹ Théâtre completChapitre 41 sur 1720 · JOCASTE, ÉGINE · texte numérisé non relu

JOCASTE, ÉGINE

JOCASTE

Oui, j'attends Philoctète, et je veux qu'en ces lieux Pour la dernière fois il paraisse à mes yeux.

ÉGIXE.

Madame, vous savez jusqu'à quelle insolence Le peuple a de ses cris fait monter la licence : Ces Thébains, que la mort assiège à tout moment, N'attendent leur salut que de son châtiment; Vieillards, femmes, enfants, que leur malheur ac- Tous sont intéressés à le trouver coupable, [cable, Vous entendez d'ici leurs cris séditieux; Ils demandent son sang de la part de nos dieux. Pourrez-vous résister à tant de violence? Pourrez-vous le servir et prendre sa défense?

JOCASTE

Moi! si je la prendrai? dussent tous les Thébains Porter jusque sur moi leurs parricides mains, Sous ces murs tout fumants dussé-je être écrasée, Je ne trahirai point l'innocence accusée.

Mais une juste crainte occupe mes esprits : Mon cœur de ce héros fut autrefois épris; On le sait : on dira que je lui sacrifie Ma gloire, mes époux, mes dieux et ma patrie; Que mon cœur brûle encore.

ÉGINE

Ah! calmez cet effroi :

Cet amour malheureux n'eut de témoin que moi; Et jamais...

JOCASTE

Que dis-tu? crois-tu qu'une princesse Puisse jamais cacher sa haine ou sa tendresse? Des courtisans sur nous les inquiets regards Avec avidité tombent de toutes parts; A travers les respects leurs trompeuses souplesses Pénètrent dans nos cœurs et cherchent nos faibles- A leur malignité rien n'échappe et ne fuit : [ses ; Un seul mot, un soupir, un coup d'œil nous trahit; Tout parle contre nous, jusqu'à notre silence; Et quand leur artifice et leur persévérance Ont enfin, malgré nous, arraché nos secrets, Alors avec éclat leurs discours indiscrets, Portant sur notre vie une triste lumière, Vont de nos passions remplir la terre entière.

ÉGINE

Eh! qu'avez-vous, madame, à craindre de leurs

[coups?

Quels regards si perçants sont dangereux pour Quel secret pénétré peut flétrir votre gloire? [vous? Si l'on sait votre amour, on sait votre victoire : On sait que la vertu fut toujours votre appui.

Et c'est cette vertu qui me trouble aujourd'hui.

Peut-être, à m'accuser toujours prompte et sévère, Je porte sur moi-même un regard trop austère; Peut-être je méjuge avec trop de rigueur : Mais enfin Philoctète a régné sur mon cœur; Dans ce cœur malheureux son image est tracée, La vertu ni le temps ne l'ont point effacée. Que dis-je? je ne sais, quand je sauve ses jours, Si la seule équité m'appelle à son secours; Ma pitié me paraît trop sensible et trop tendre; Je sens trembler mon bras tout prêt à le défendre; Je me reproche enfin mes bontés et mes soins : Je le servirais mieux, si je l'eusse aimé moins.

ÉGINE

Mais voulez-vous qu'il parte?

JOCASTE

Oui, je le veux sans doute, C'est ma seule espérance; et pour peu qu'il m'écoute, Pour peu que ma prière ait sur lui de pouvoir, Il faut qu'il se prépare à ne me plus revoir. De ces funestes lieux qu'il s'écarte, qu'il fuie, Qu'il sauve en s'éloignant et ma gloire et sa vie. Mais qui peut l'arrêter? il devrait être ici. Chère Égine, va, cours.

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