MEROPE, ACTE 1, SCÈNE III
Je n'ai donc plus d'amis? Le nom de mon époux, Insensibles sujets, a donc péri pour vous? Vous avez oublié ses bienfaits et sa gloire !
EURYCLÈS.
Le nom de voire époux est cher à leur mémoire: On regrette Cresphonte, on le pleure, on vous plaint; Mais la force l'emporte et Polyphonie est craint.
MÉROPE
Ainsi donc, par mon peuple en tout temps accablée, Je verrai la justice à la brigue immolée ; Et le vil intérêt, cet arbitre du sort, Vend toujours le plus faible aux crimes .du plus fort. Allons, et rallumons dans ces âmes timides Ces regrets mal éteints du sang des Héraclides : Flattons leur espérance, excitons leur amour. Parlez, et de leur maître annoncez le retour.
EURYCLÈS.
Je n'ai que trop parlé : Polyphonte en alarmes
Craint déjà votre fils et redoute vos larmes;
La fîère ambition dont il est dévoré
Est inquiète, ardente, et n'a rien de sacré.
S'il chassa les brigands de Pylos et d'Amphryse,
S'il a sauvé Messène, il croit l'avoir conquise.
Il agit pour lui seul, il veut tout asservir;
Il touche à la couronne, et, pour mieux la ravir,
Il n'est point de rempart que sa main ne renverse,
De lois qu'il ne corrompe et de sang qu'il ne verse.
Ceux dont la main cruelle égorgea votre époux
Sous ces lambris fumants ces femmes écrasées, Ces esclaves fuyants, le tumulte, l'effroi, Les armes, les flambeaux, la mort autour de moi. Là, nageant dans son sang et souillé de poussière, Tournant encor vers moi sa mourante paupière, Cresphonte en expirant me serra dans ses bras ; Là, deux fils malheureux, condamnés au trépas, Tendres et premiers fruits d'un*1 union si chère, Sanglants et renversés sur le sein de leur père, A peine soulevaient leurs innocentes mains. Hélas! ils m'imploraient contre leurs assassins. Égisthe échappa seul ; un dieu prit sa défense : Veille sur lui, grand dieu, qui sauvas son enfance î Qu'il vienne; que Narbas le ramène à mes yeux Du fond de ses déserts au rang de ses aïeux! J'ai supporté quinze ans mes fers et son absence ; Qu'il règne au lieu de moi ; voilà ma récompense.