‹ Théâtre completChapitre 49 sur 1720 · OEDIPE, ACTE IV, SCÈNE T · texte numérisé non relu

OEDIPE, ACTE IV, SCÈNE T

Je me suis en secret interrogé moi-même; Et mille événements de mon âme effacés Se sont offerts en foule à mes esprits glacés. Le passé m'interdit, et le présent m'accable; Je lis dans l'avenir un sort épouvantable; Et le crime partout semble suivre mes pas.

JOCASTE

Eh quoi! votre vertu ne vous rassure pas! IVèlcs-vous pas enfin sûr de votre innocence?

ŒDIPE

On est plus criminel quelquefois qu'on ne pense.

JOCASTE

Ah! d'un prêtre indiscret dédaignant les fureurs, Cessez de l'excuser par ces lâches terreurs.

OEDIPE

Au nom du grand Laïus et du courroux céleste, Quand Laïus entreprit ce voyage funeste, Avait-il près de lui des gardes, des soldats?

JOCASTE

Je vous l'ai déjà dit, un seul suivait ses pas.

Un seul homme?

JOCASTE

Ce roi, plus grand que sa fortune, Dédaignait comme vous une pompe importune; On ne voyait jamais marcher devant son char D'un bataillon nombreux le fastueux rempart; Au milieu des sujets soumis à sa puissance, [fense; Comme il était sans crainte, il marchait sans dé- Par l'amour de son peuple il se croyait gardé.

OEDIPE

0 héros ! par le ciel aux mortels accordé, Des véritables rois exemple auguste et rare ! Œdipe a-t-il sur toi porté sa main barbare? Dépeignez-moi du moins ce prince malheureux.

JOCASTE

Puisque vous rappelez un souvenir fâcheux, Malgré le froid des ans, dans sa mâle vieillesse, Ses yeux brillaient encor du feu de la jeunesse; Son front cicatrisé sous ses cheveux blanchis Imprimait le respect aux mortels interdits; Et si j'ose, seigneur, dire ce que j'en pense, Laïus eut avec vous assez de ressemblance; Et je m'applaudissais de retrouver en vous, Ainsi que les vertus, les traits de mon époux. Seigneur, qu'a ce discours qui doive vous surprenoedipe. [dre?

J'entrevois des malheurs que je ne puis compren- Je crains que par les dieux le pontife inspiré [dre : Sur mes destins affreux ne soit trop éclairé. Moi, j'aurais massacré!... Dieux! serait-il possible?

JOCASTE

Cet organe des dieux est-il donc infaillible? Lu ministère sainl les attache aux autels; li- approchenl des «lieux, mais ilssont des mortels. Pensez-vous qu'en effel au gré de leur demande Du vol de leurs oiseaux la vérité dépende? Que sous un fer sacré des taureaux gémissants Dévoilent l'avenir à leurs regards perçants,

Et que de leurs festons ces victimes ornées [nées? Des humains dans leurs flancs portent les desti- Non, non : chercher ainsi l'obscure vérité, C'est usurper les droits de la divinité. Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple Notre crédulité fait toute leur science. [pense;

OEDIPE

Ah ! dieux! s'il était vrai, quel serait mon bonheur!

JOCASTE

Seigneur, il est trop vrai; croyez-en ma douleur. Comme vous autrefois pour eux préoccupée, Hélas! pour mon malheur je suis bien détrompée, Et le ciel me punit d'avoir trop écouté D'un oracle imposteur la fausse obscurité. Il m'en coûta mon fils. Oracles que j'abhorre! Sans vos ordres, sans vous, mon fils vivrait encore.

OEDIPE

Votre fils! par quel coup l'avez-vous donc perdu? Quel oracle sur vous les dieux ont-ils rendu?

JOCASTE

Apprenez, apprenez, dans ce péril extrême, Ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même; Et d'un oracle faux ne vous alarmez plus. Seigneur, vous le savez, j'eus un fils de Laïus. Sur le sort de mon fils ma tendresse inquiète Consulta de nos dieux la fameuse interprète. Quelle fureur, hélas ! de vouloir arracher Des secrets que le sort a voulu nous cacher ! Mais enfin j'étais mère et pleine de faiblesse ; Je me jetais craintive aux pieds de la prêtresse: Voici ses propres mots, j'ai dû les retenir. Pardonnez si je tremble à ce seul souvenir. « Ton fils tuera son père, et ce fils sacrilège, Inceste et parricide... » Odieux! achèverai-je?

OEDIPE

Eh bien! madame?

JOCASTE

Enfin, seigneur, on me prédit Que mon fils, que ce monstre entrerait dans mon Que je le recevrais, moi, seigneur, moi sa mère, [lit ; Dégouttant dans mes bras du meurtre de son père; Et que, tous deux unis par ces liens affreux, Je donnerais des fils à mon fils malheureux. Vous vous troublez, seigneur, tà ce récit funeste; Vous craignez de m'entendre et d'écouter le reste.

OEDIPE

Ah! madame, achevez : dites, que fites-vous De cet enfant, l'objet du céleste courroux?

JOCASTE

Je crus les dieux, seigneur; et, saintement cruelle, J'étouffai pour mon fils mon amour maternelle. En vain de cet amour l'impérieuse voix S'opposait à nos dieux et condamnait leurs lois; Il fallut dérober cette tendre victime Au fatal ascendant qui l'entraînait au crime, Et, pensant triompher des horreurs de son sort, J'ordonnai par pitié qu'où lui donnât la mort. 0 pitié criminelle autant que malheureuse! 0 d'un oracle faux obscurité trompeuse !

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