SÉMIRAMIS, ACTE II, SCÈNE VIL
Ont enchaîné les cœurs étonnés et soumis. On veut un successeur au trône d'Assyrie : Et quiconque, seigneur, aime encor la patrie, Ou qui, gagné par moi, se vante de l'aimer, Dit qu'il nous faut un maître et qu'il faut vous nomassur. [mer.
Chagrins toujours cuisants! honte toujours nouvelle !
Quoil ma gloire, mon rang, mon destin dépend Quoi ! j'aurais fait mourir etNinus et son fils, [d'elle ! Pour ramper le premier devant Sémiramis? Pour languir dans l'éclat d'une illustre disgrâce, Près du trône du monde à la seconde place! La reine se bornait à la mort d'un époux; Mais j'étendis plus loin ma fureur et mes coups : Ni nias, en secret privé de la lumière, Du trône où j'aspirais m'entr'ouvrait la barrière, Quand sa puissante main la ferma sous mes pas. C'est en vain que, flattant l'orgueil de ses appas, J'avais cru chaque jour prendre sur sa jeunesse Cet heureux ascendant que les soins, la souplesse, L'attention, le temps, savent si bien donner Sur un cœur sans dessein, facile à gouverner. Je connus mal cette àme inflexible et profonde; Rien ne la put toucher que l'empire du monde. Elle en parut trop digne, il le faut avouer : Je suis dans mes fureurs contraint à la louer. Je la vis retenir dans ses mains assurées De l'État chancelant les rênes égarées, Apaiser le murmure, étouffer les complots, Gouverner en monarque et combattre en héros. Je la vis captiver et le peuple et l'armée. Ce grand art d'imposer, même à la renommée, Fut l'art qui sous son joug enchaîna les esprits : L'univers à ses pieds demeure encor surpris. Que dis-je? sa beauté, ce flatteur avantage, Fit adorer les lois qu'imposa son courage; Et, quand dans mon dépit j'ai voulu conspirer, Mes amis consternés n'ont su que l'admirer.
CÉDAR
Ce charme se dissipe et ce pouvoir chancelle; Son génie égaré semble s'éloigner d'elle. Un vain remords la trouble , et sa crédulité A depuis quelque temps en secret consulté Ces oracles menteurs d'un temple méprisable, Que les fourbes d'Egypte ont rendu vénérable. Son encens et ses vœux fatiguent les autels ; Elle devient semblable au reste des mortels: Elle a connu la crainte.
ASSUR
Accablons sa faiblesse ; Je ne puis m' élever qu'autant qu'elle s'abaisse. De Babylone au moins j'ai fait parler la voix : Sémiramis enfin va céder une fois.
Ce premier coup porté, sa ruine est certaine. Me donner Azéma, c'est cesser d'être reine ; Oser me refuser soulève ses États; Et de tous les côtés le piège est sous ses pas. [dre, Mais peut-être, après tout, quandje crois lasurpren-
J'ai lassé ma fortune à force de l'attendre.
CÉDAR
Si la reine vous cède et nomme un héritier,
Assur de son destin peut-il se défier?
De vous et d' Azéma l'union désirée
Rejoindra de nos rois la tige séparée.
Tout vous porte à l'empire et tout parle pour vous.
ASSUR
Pour Azéma, sans doute, il n'est point d'autre époux.
Mais pourquoi de si loin faire venir Arzace?
Elle a favorisé son insolente audace.
Tout prêt à le punir, je me vois retenu
Par cette même main dont il est soutenu, [sance,
Prince, mais sans sujets, ministre, et sans puis-
Environné d'honneurs, et dans la dépendance,
Tout m'afflige, une amante, un jeune audacieux,
Des prêtres consultés, qui font parler leurs dieux,
Sémiramis enfin toujours en défiance,
Qui me ménage à peine et qui craint ma présence!
Nous verrons si l'ingrate avec impunité
Ose pousser à bout un complice irrité.
(Il veut sortir. )