SÉMIRAMIS, ACTE V, SCÈNE I
Ma bouche en frémissant prononce : « Je vous aime. » D'un pouvoir inconnu l'invincible ascendant M'entraîne ici vers vous, m'en repousse à l'instant, Et, par un sentiment que je ne puis comprendre, Môle une horreur affreuse àl'amourlcplus tendre.
ARZACE.
Haïssez-moi.
SÉMIRAMIS
Cruel ! non, tu ne le veux pas.
Mon cœur suivra ton cœur, mes pas suivront tes pas. Quel est donc ce billet que tes yeux pleins d'alarmes Lisent avec horreur et trempent de leurs larmes? Contient-il les raisons de tes refus affreux?
ARZACE.
Oui.
SÉMIRAMIS
Donne.
ARZACE.
Ah! je ne puis... osez-vous?...
SÉMIRAMIS
Je le veux.
ARZACE.
Laissez-moi cet écrit horrible et nécessaire...
SÉMIRAMIS
D'où le tiens-tu?
ARZACE.
Des dieux.
SÉMIRAMIS
Qui l'écrivit?
ARZACE.
Mon père.
SÉMIRAMIS
Que me dis-tu?
ARZACE.
Tremblez !
SÉMIRAMIS
Donne : apprends-moi mon'sort.
ARZACE.
Cessez... à chaque mot vous trouveriez la mort.
SÉMIRAMIS
N'importe: éclaircissez ce doute qui m'accable; Ne me résistez plus, ou je vous crois coupable.
Dieux, qui conduisez tout, c'est vous qui m'y forcez !
SÉMIRAMIS, prenant le billet.
Pour la dernière fois, Arzace, obéissez.
ARZACE.
Eh bien! que ce billet soit donc le seul supplice Qu'à son crime, grand Dieu, réserve ta justice ! (Sémiramis lit.)
Vous allez trop savoir, c'en est fait.
SÉMIRAMIS, à Otane.
Qu'ai-jelu?
Soutiens-moi, je me meurs.
ARZACE.
Hélas! tout est connu.
SÉM1RAMTS, revenant à elle, après un long silence. Eh bien ! ne tarde plus, remplis ta destinée ;
Punis cette coupable et cette infortunée; Étouffe dans mon sang mes détestables feux. La nature trompée est horrible à tous deux. Venge tous mes forfaits; venge la mort d'un père; Reconnais-moi, mon fils; frappe et punis ta mère.
ARZACE.
Que ce glaive plutôt épuise ici mon flanc De ce sang malheureux formé de votre sang ! Qu'il perce de vos mains ce cœur qui vous révère, Et qui porte d'un fils le sacré caractère !
SÉMIRAMIS, se jetant à genoux.
Ah! je fus sans pitié; sois barbare à ton tour; Sois le fils de Ninus en m'arrachant le jour : [mes! Frappe. Mais quoi! tes pleurs se mêlent âmes lar- 0 INinias! ô jour plein d'horreur et de charmes!... Avant de me donner la mort que tu me dois, De la nature encor laisse parler la voix : Souffre au moins que les pleurs de ta coupable mè- Arrosent une main si fatale et si chère. [re
ARZACE.
Ah! je suis votre fils; et ce n'est pas à vous, Quoi que vous ayez fait, d'embrasser mes genoux, Ninias vous implore, il vous aime, il vous jure Les plus profonds respects et l'amour la plus pure. C'est, un nouveau sujet, plus cher et plus soumis : Le ciel est apaisé, puisqu'il vous rend un fils. Livrez l'infâme Assur au dieu qui vous pardonne.
SÉMIRAMIS
Reçois, pour te venger, mon sceptre et ma couronne; Je les ai trop souillés.
ARZACE.
Je veux tout ignorer; Je veux avec l'Asie encor vous admirer.
SÉMIRAMIS
Non ; mon crime est trop grand.
ARZACE.
Le repentir l'efface.
SÉMIRAMIS
Ninus t'a commandé de régner en ma place; Crains ses mânes vengeurs.
ARZACE.
Ils seront attendris Des remords d'une mère et des larmes d'un fils. Otane, au nom des dieux, ayez soin de ma mère, Et cachez, comme moi, cet horrible mystère.