‹ Théâtre completChapitre 63 sur 1720 · ACTE PREMIER SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER SCÈNE I

SALOME, MAZAEL.

MAZAEL.

Oui, cette autorité qu'Hérode vous confie,

Jusques à son retour est du moins affermie.

J'ai volé vers Azor, et repassé soudain

Des champs de Samarie aux sources du Jourdain :

Madame, il était temps que du moins ma présence

Des Hébreux inquiets confondît l'espérance.

Hérode votre frère, à Rome retenu,

Déjà dans ses États n'était plus reconnu. [ces,

Le peuple, pour ses rois toujours plein d'injusti-

Hardidans ses discours, aveugle en ses caprices,

Publiait hautement qu'à Rome condamné

Hérode à l'esclavage était abandonné ;

Et que la reine, assise au rang de ses ancêtres,

Ferait régner sur nous le sang de nos grands-prê-

Je l'avoue à regret, j'ai vu dans tous les lieux [très.

Mariamne adorée, et son nom précieux;

La Judée aime encore avec idolâtrie

Le sang de ces héros dont elle tient la vie;

Sa beauté, sa naissance, et surtout ses malheurs

D'un peuple qui nous hait ont séduit tous les cœurs;

Et leurs vœux indiscrets, la nommant souveraine,

Semblaient vous annoncer une chute certaine.

J'ai vu par ces faux bruits tout un peuple ébranlé;

Mais j'ai parlé, madame, et ce peuple a tremblé :

Je leur ai peint Hérode avec plus de puissance,

Rentrant dans ses États suivi de la vengeance ;

Son nom seul a partout répandu la terreur,

Et les Juifs en silence ont pleuré leur erreur.

SALOME.

Mazaël, il est vrai qu'Hérode va paraître ; [tre. Et ces peuples et moi nous aurons tous un mai- Ce pouvoir, dont à peine on me voyait jouir,

N'est qu'une ombre qui passe et va s'évanouir. Mon frère m'était cher, et son bonheur m'opprime ; Mariamne triomphe, et je suis sa victime.

MAZAEL.

Ne craignez point un frère. •

SALOME.

Eh! que deviendrons-nous, Quand la reine à ses pieds reverra son époux? De mon autorité cette fière rivale Auprès d'un roi séduit nous fut toujours fatale; Son esprit orgueilleux, qui n'a jamais plié, Conserve encor pour nous la môme inimitié. Elle nous outragea, je l'ai trop offensée; A notre abaissement elle est intéressée. Eh! ne craignez-vous plus ces charmes tout-puis- Du malheureux Hérode impérieux tyrans? [sants, Depuis près de cinq ans qu'un fatal hyménée D'Hérode et de la reine unit la destinée, L'amour prodigieux dont ce prince est épris Se nourrit par la haine et croît par le mépris. Vous avez vu cent fois ce monarque inflexible Déposer à ses pieds sa majesté terrible, Et chercher dans ses yeux irrités ou distraits Quelques regards plus doux qu'il ne trouvait jamais. Vous l'avez vu frémir, soupirer et se plaindre ; La flatter, l'irriter, la menacer, la craindre ; Cruel dans son amour, soumis dans ses fureurs; Esclave en son palais, héros partout ailleurs. Que dis-je ? en punissant une ingrate famille, Fumant du sang du père, il adorait la fille : Le fer encor sanglant, et que vous excitiez, Était levé sur elle, et tombait à ses pieds.

MAZAEL.

Mais songez que dans Rome, éloigné de sa vue, Sa chaîne de si loin semble s'être rompue.

SALOME.

Croyez-moi, son retour en resserre les nœuds ; Et ses trompeurs appas sont toujours dangereux.

MAZAEL.

Oui; mais cette âme altière, à soi-même inhumaine,

Toujours de son époux a recherché la haine: Elle l'irritera par de nouveaux dédains, Et vous rendra les traits qui tomhcnt de vos mains. La paix n'habite point entre deux caractères Que le ciel a formés l'un à l'autre contraires. Hérode, en tous les temps sombre, chagrin, jaloux. Contre son amour même aura besoin de vous.

SALOME.

Mariamne l'emporte, et je suis confondue.

MAZAEL.

Au trône d'Ascalon vous êtes attendue; Une retraite illustre, une nouvelle cour, ■ In hymen préparé par les mains de l'amour, Vous mettront aisémenl à l'abri des tempêtes Qui pourraient dans Solime éclater sur nos tètes. Sohème est d'Ascalon paisible souverain, Reconnu, protégé par le peuple romain, Indépendant d'Hérode et chef à sa province; Il sait penser en sage et gouverner en prince: Je n'aperçois pour vous que des destins meilleurs; Vous gouvernez Hérode, ou vous régnez ailleurs.

SALOME.

Ah ! connais mon malheur et mon ignominie : Mariamne en tout temps empoisonne ma vie; Elle m'enlève tout, rang, dignités, crédit; Et pour elle, en un mot, Sohême me trahit.

MAZAEL.

Lui, qui pour cet hymen attendait votre frère! Lui, dont l'esprit rigide et la sagesse austère Parut tant mépriser ces folles passions, De nos vains courtisans vaines illusions! Au roi son allié ferait-il cette offense?

SALOME.

Croyez qu'avec la reine il est d'intelligence.

MAZAEL.

Le sang et l'amitié les unissent tous deux; Mais je n'ai jamais vu...

SALOME.

Vous n'avez pas mes yeux!

Sur mon malheur nouveau je suis trop éclairée : De ce trompeur hymen la pompe différée, Les froideurs de Sohème et ses discours glacés, M'ont expliqué ma honte et m'ont instruite assez.

MAZAEL.

Vous pensez en effet qu'une femme sévère Qui pleure encore ici son aïeul et son frère, Et dont l'esprit hautain, qu'aigrissent ses malheurs, Se nourrit d'amertume et vit dans les douleurs, Recherche imprudemment le funeste avantage D'enlever un amant qui sous vos lois s'engage! L'amour est-il connu de son superbe cœur?

SALOME.

Elle l'inspire au moins, et c'est là mon malheur.

MAZAEL.

Ne vous trompez-vous point ? cette âme impérieuse Par excès de fierté semble être vertueuse; A \ivre sans reproche elle a mis son orgueil.

SALOME.

Cet orgueil si vanté' trouve enfin son écueil.

Page 1