SCÈNE VI
GENGIS, OCTAR.
GENGIS
Eh bien! pouvais-tu croire Que le sort m'élevàt à ce comble de gloire? Je foule aux pieds ce trône et je règne en des lieux Où mon front avili n'osa lever les yeux. Voici donc ce palais, cette superbe ville Où, caché dans la foule, et cherchant un asile, J'essuyai les mépris qu'à l'abri du danger L'orgueilleux citoyen prodigue à l'étranger : On dédaignait un Scythe, et la honte et l'outrage De mes vœux mal conçus devinrent le partage ; Une femme ici même a refusé la main Sous qui, depuis cinq ans, tremble le genre humain.
OCTAR.
Quoi 1 dans ce haut degré de gloire et de puissance, Quand le monde à vos pieds se prosterne en silence, D'un tel ressouvenir vous seriez occupé !
GENGIS
Mon esprit, je l'avoue, en fut toujours frappé. Des affronts attachés à mon humble fortune C'est le seul dont je garde une idée importune. Je n'eus que ce moment de faiblesse et d'erreur : Je crus trouver ici le repos de mon cœur. Il n'est point dans l'éclat dont le sort m'environne : La gloire le promet; l'amour, dit-on, le donne. J'en conserve un dépit trop indigne de moi. Mais au moins je voudrais qu'elle connut son roi; Que son œil entrevît, du sein de la bassesse, De qui son imprudence outragea la tendresse; Qu'à l'aspect des grandeurs qu'elle eût pu partager, Son désespoir secret servit à me venger.
OCTAR.
Mon oreille, seigneur, était accoutumée Aux cris de la victoire et de la renommée, Au bruit des murs fumants rein ersés sous vos pas, Et non à ces discours que je ne conçois pas.
GENGIS
Non, depuis qu'en ces lieux mon âme fut vaincue, Depuis que ma fierté fut ainsi confondue, Mon cœur s'est désormais défendu sans retour Tous ces vils sentiments qu'ici l'on nomme amour, Idamé, je l'avoue, en cette âme égarer rit une impression que j'avais ignorée.
Dans nos antres du Nord, dans nos stériles champs, Il n'est point de beauté qui subjugue nos sens; De nos travaux grossiers les compagnes sauvages Partageaient l'àpreté de nos mâles courages. Un poison tout nouveau me surprit en ces lieux; La tranquille Idamé le portait dans ses yeux : Ses paroles, ses traits, respiraient l'art de plaire. Je rends grâce au refus qui nourrit ma colère; Son mépris dissipa ce charme suborneur, Ce charme inconcevable et souverain du cœur. Mon bonheur m'eût perdu ; mon âme tout entière Se doit aux grands objets de ma vaste carrière. J'ai subjugué le monde, et j'aurais soupiré! Ce trait injurieux, dont je fus déchiré, Ne rentrera jamais dans mon âme offensée; Je bannis sans regret cette lâche pensée: Une femme sur moi n'aura point ce pouvoir; Je la veux oublier, je ne veux point la voir. Qu'elle pleure à loisir sa fierté trop rebelle; Octar, je vous défends que l'on s'informe d'elle.
OCTAR.
Vous avez en ces lieux des soins plus importants.
GENGIS
Oui, je me souviens trop de tant d'égarements,